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Les Diaboliques

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Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu!

Elle avait disparu : pourquoi? comment? o? ?tait-elle all?e? On ne savait. Mais, ce quil y avait de certain, cest quelle avait disparu. Ce ne fut dabord quun cri, suivi dun silence, mais le silence ne dura pas longtemps. Les langues partirent. Les langues, longtemps retenues, comme leau dans une vanne et qui, l?cluse lev?e, se pr?cipite et va faire tourner la roue du moulin avec furie, se mirent ? ?cumer et ? bavarder sur cette disparition inattendue, subite, incroyable, que rien nexpliquait, car Mlle Hauteclaire avait disparu sans dire un mot ou laisser un mot ? personne. Elle avait disparu, comme on dispara?t quand on veut r?ellement dispara?tre, ce n?tant pas dispara?tre que de laisser derri?re soi une chose quelconque, grosse comme rien, dont les autres peuvent semparer pour expliquer quon a disparu. Elle avait disparu de la plus radicale mani?re. Elle avait fait, non pas ce quon appelle un trou ? la lune, car elle navait pas laiss? plus une dette quautre chose derri?re elle; mais elle avait fait ce quon peut tr?s bien appeler un trou dans le vent. Le vent souffla, et ne la rendit pas. Le moulin des langues, pour tourner ? vide, nen tourna pas moins, et se mit ? moudre cruellement cette r?putation qui navait jamais donn? barre sur elle. On la reprit alors, on l?plucha, on la passa au crible, on la carda Comment, et avec qui, cette fille si correcte et si fi?re sen ?tait-elle all?e? Qui lavait enlev?e? Car, bien s?r, elle avait ?t? enlev?e Nulle r?ponse ? cela. C?tait ? rendre folle une petite ville de fureur, et, positivement, V le devint. Que de motifs pour ?tre en col?re! Dabord, ce quon ne savait pas, on le perdait. Puis, on perdait lesprit sur le compte dune jeune fille quon croyait conna?tre et quon ne connaissait pas, puisquon lavait jug?e incapable de dispara?tre comme ?a Puis, encore, on perdait une jeune fille quon avait cru voir vieillir ou se marier, comme les autres jeunes filles de la ville intern?es dans cette case d?chiquier dune ville de province, comme des chevaux dans lentrepont dun b?timent. Enfin, on perdait, en perdant Mlle Stassin, qui n?tait plus alors que cette Stassin, une salle darmes c?l?bre ? la ronde, qui ?tait la distinction, lornement et lhonneur de la ville, sa cocarde sur loreille, son drapeau au clocher. Ah! c?tait dur, que toutes ces pertes! Et que de raisons, en une seule, pour faire passer sur la m?moire de cette irr?prochable Hauteclaire, le torrent plus ou moins fangeux de toutes les suppositions! Aussi y pass?rent-elles Except? quelques vieux hobereaux ? lesprit grand seigneur, qui, comme son parrain, le comte dAvice, lavaient vue enfant, et qui, dailleurs, ne s?meuvant pas de grandchose, regardaient comme tout simple quelle e?t trouv? une chaussure meilleure ? son pied que cette sandale de ma?tre darmes quelle y avait mise, Hauteclaire Stassin, en disparaissant, neut personne pour elle.

Elle avait, en sen allant, offens? lamour-propre de tous; et m?me ce furent les jeunes gens qui lui gard?rent le plus rancune et sacharn?rent le plus contre elle, parce quelle navait disparu avec aucun deux.

Et ce fut longtemps leur grand grief et leur grande anxi?t?. Avec qui ?tait-elle partie? Plusieurs de ces jeunes gens allaient tous les ans vivre un mois ou deux dhiver ? Paris, et deux ou trois dentre eux pr?tendirent ly avoir vue et reconnue, au spectacle, ou, aux Champs-Elys?es, ? cheval, accompagn?e ou seule, mais ils nen ?taient pas bien s?rs. Ils ne pouvaient laffirmer. C?tait elle, et ce pouvait bien n?tre pas elle; mais la pr?occupation y ?tait Tous, ils ne pouvaient semp?cher de penser ? cette fille, quils avaient admir?e et qui, en disparaissant, avait mis en deuil cette ville d?p?e dont elle ?tait la grande artiste, la diva sp?ciale, le rayon. Apr?s que le rayon se fut ?teint, cest-?-dire, en dautres termes, apr?s la disparition de cette fameuse Hauteclaire, la ville de V tomba dans la langueur de vie et la p?leur de toutes les petites villes qui nont pas un centre dactivit? dans lequel les passions et les go?ts convergent Lamour des armes sy affaiblit. Anim?e nagu?re par toute cette martiale jeunesse, la ville de V devint triste. Les jeunes gens qui, quand ils habitaient leurs ch?teaux, venaient tous les jours ferrailler, ?chang?rent le fleuret pour le fusil. Ils se firent chasseurs et rest?rent sur leurs terres ou dans leurs bois, le comte de Savigny comme tous les autres. Il vint de moins en moins ? V , et si je ly rencontrai quelquefois, ce fut dans la famille de sa femme, dont j?tais le m?decin. Seulement, ne soup?onnant daucune fa?on, ? cette ?poque, quil p?t y avoir quelque chose entre lui et cette Hauteclaire qui avait si brusquement disparu, je navais nulle raison pour lui parler de cette disparition subite, sur laquelle le silence, fils des langues fatigu?es, commen?ait de s?tendre; et lui non plus ne me parlait jamais de Hauteclaire et des temps o? nous nous ?tions rencontr?s chez elle, et ne se permettait de faire ? ces temps-l?, m?me de loin, la moindre allusion.

Je vous entends venir, avec vos petits sabots de bois, fis-je au docteur, en me servant dune expression du pays dont il me parlait, et qui est le mien. C?tait lui qui lavait enlev?e!

Eh bien! pas du tout, dit le docteur; c?tait mieux que cela! Vous ne vous douteriez jamais de ce que c?tait

Outre quen province, surtout, un enl?vement nest pas chose facile au point de vue du secret, le comte de Savigny, depuis son mariage, navait pas boug? de son ch?teau de Savigny.

Il y vivait, au su de tout le monde, dans lintimit? dun mariage qui ressemblait ? une lune de miel ind?finiment prolong?e, et comme tout se cite et se cote en province, on le citait et on le cotait, Savigny, comme un de ces maris quil faut br?ler, tant ils sont rares (plaisanterie de province), pour en jeter la cendre sur les autres. Dieu sait combien de temps jaurais ?t? dupe, moi-m?me, de cette r?putation, si, un jour, plus dun an apr?s la disparition de Hauteclaire Stassin, je navais ?t? appel?, en termes pressants, au ch?teau de Savigny, dont la ch?telaine ?tait malade. Je partis imm?diatement, et, d?s mon arriv?e, je fus introduit aupr?s de la comtesse, qui ?tait effectivement tr?s souffrante dun mal vague et compliqu?, plus dangereux quune maladie s?v?rement caract?ris?e. C?tait une de ces femmes de vieille race, ?puis?e, ?l?gante, distingu?e, hautaine, et qui, du fond de leur p?leur et de leur maigreur, semblent dire : Je suis vaincue du temps, comme ma race; je me meurs, mais je vous m?prise! et, le diable memporte, tout pl?b?ien que je suis, et quoique ce soit peu philosophique, je ne puis memp?cher de trouver cela beau. La comtesse ?tait couch?e sur un lit de repos, dans une esp?ce de parloir ? poutrelles noires et ? murs blancs, tr?s vaste, tr?s ?lev?, et orn? de choses dart ancien qui faisaient le plus grand honneur au go?t des comtes de Savigny. Une seule lampe ?clairait cette grande pi?ce, et sa lumi?re, rendue plus myst?rieuse par labat-jour vert qui la voilait, tombait sur le visage de la comtesse, aux pommettes incendi?es par la fi?vre. Il y avait quelques jours d?j? quelle ?tait malade, et Savigny pour la veiller mieux avait fait dresser un petit lit dans le parloir, aupr?s du lit de sa bien-aim?e moiti?. Cest quand la fi?vre, plus tenace que tous ses soins, avait montr? un acharnement sur lequel il ne comptait pas, quil avait pris le parti de menvoyer chercher. Il ?tait l?, le dos au feu, debout, lair sombre et inquiet, ? me faire croire quil aimait passionn?ment sa femme et quil la croyait en danger. Mais linqui?tude dont son front ?tait charg? n?tait pas pour elle, mais pour une autre, que je ne soup?onnais pas au ch?teau de Savigny, et dont la vue m?tonna jusqu? l?blouissement. C?tait Hauteclaire!

Diable! voil? qui est os?! dis-je au docteur.

Si os?, reprit-il, que je crus r?ver en la voyant! La comtesse avait pri? son mari de sonner sa femme de chambre, ? qui elle avait demand? avant mon arriv?e une potion que je venais pr?cis?ment de lui conseiller; et, quelques secondes apr?s, la porte s?tait ouverte :

Eulalie, et ma potion? dit, dun ton bref, la comtesse impatiente.

La voici, Madame! fit une voix que je crus reconna?tre, et qui neut pas plut?t frapp? mon oreille que je vis ?merger de lombre qui noyait le pourtour profond du parloir, et savancer au bord du cercle lumineux trac? par la lampe autour du lit, Hauteclaire Stassin; oui, Hauteclaire elle-m?me! tenant, dans ses belles mains, un plateau dargent sur lequel fumait le bol demand? par la comtesse. C?tait ? couper la respiration quune telle vue! Eulalie! Heureusement, ce nom dEulalie prononc? si naturellement me dit tout, et fut comme le coup dun marteau de glace qui me fit rentrer dans un sang-froid que jallais perdre, et dans mon attitude passive de m?decin et dobservateur. Hauteclaire, devenue Eulalie, et la femme de chambre de la comtesse de Savigny! Son d?guisement si tant est quune femme pareille p?t se d?guiser ?tait complet. Elle portait le costume des grisettes de la ville de V , et leur coiffe qui ressemble ? un casque, et leurs longs tirebouchons de cheveux tombant le long des joues, ces esp?ces de tirebouchons que les pr?dicateurs appelaient, dans ce temps-l?, des serpents, pour en d?go?ter les jolies filles, sans avoir jamais pu y parvenir. Et elle ?tait l?-dessous dune beaut? pleine de r?serve, et dune noblesse dyeux baiss?s, qui prouvait quelles font bien tout ce quelles veulent de leurs satan?s corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit int?r?t ? cela M?tant rattrap? du reste, et s?r de moi-m?me comme un homme qui venait de se mordre la langue pour ne pas laisser ?chapper un cri de surprise, jeus cependant la petite faiblesse de vouloir lui montrer, ? cette fille audacieuse, que je la reconnaissais; et, pendant que la comtesse buvait sa potion, le front dans son bol, je lui plantai, ? elle, mes deux yeux dans ses yeux, comme si jy avais enfonc? deux pattefiches; mais ses yeux de biche, pour la douceur, ce soir-l? furent plus fermes que ceux de la panth?re, quelle vient, il ny a quun moment, de faire baisser. Elle ne sourcilla pas. Un petit tremblement, presque imperceptible, avait seulement pass? dans les mains qui tenaient le plateau. La comtesse buvait tr?s lentement, et quand elle eut fini :

Cest bien, dit-elle. Remportez cela.

Et Hauteclaire-Eulalie se retourna, avec cette tournure que jaurais reconnue entre les vingt mille tournures des filles dAssu?rus, et elle remporta le plateau. Javoue que je demeurai un instant sans regarder le comte de Savigny, car je sentais ce que mon regard pouvait ?tre pour lui dans un pareil moment; mais quand je my risquai, je trouvai le sien fortement attach? sur moi, et qui passait alors de la plus horrible anxi?t? ? lexpression de la d?livrance. Il venait de voir que javais vu, mais il voyait aussi que je ne voulais rien voir de ce que javais vu, et il respirait. Il ?tait s?r dune imp?n?trable discr?tion, quil expliquait probablement (mais cela m?tait bien ?gal!) par lint?r?t du m?decin qui ne se souciait pas de perdre un client comme lui, tandis quil ny avait l? que lint?r?t de lobservateur, qui ne voulait pas quon lui ferm?t la porte dune maison o? il y avait, ? linsu de toute la terre, de pareilles choses ? observer.

Et je men revins, le doigt sur ma bouche, bien r?solu de ne souffler mot ? personne de ce dont personne dans le pays ne se doutait. Ah! les plaisirs de lobservateur! ces plaisirs impersonnels et solitaires de lobservateur, que jai toujours mis au-dessus de tous les autres, jallais pouvoir me les donner en plein, dans ce coin de campagne, en ce vieux ch?teau isol?, o?, comme m?decin, je pouvais venir quand il me plairait Heureux d?tre d?livr? dune inqui?tude, Savigny mavait dit : Jusqu? nouvel ordre, docteur, venez tous les jours. Je pourrais donc ?tudier, avec autant dint?r?t et de suite quune maladie, le myst?re dune situation qui, racont?e ? nimporte qui, aurait sembl? impossible Et comme d?j?, d?s le premier jour que je lentrevis, ce myst?re excita en moi la facult? ratiocinante, qui est le b?ton daveugle du savant et surtout du m?decin, dans la curiosit? acharn?e de leurs recherches, je commen?ai imm?diatement de raisonner cette situation pour l?clairer Depuis combien de temps existait-elle? Datait-elle de la disparition de Hauteclaire? Y avait-il d?j? plus dun an que la chose durait et que Hauteclaire Stassin ?tait femme de chambre chez la comtesse de Savigny? Comment, except? moi, quil avait bien fallu faire venir, personne navait-il vu ce que javais vu, moi, si ais?ment et si vite? Toutes questions qui mont?rent ? cheval et sen vinrent en croupe ? V avec moi, accompagn?es de bien dautres qui se lev?rent et que je ramassai sur ma route. Le comte et la comtesse de Savigny, qui passaient pour sadorer, vivaient, il est vrai, assez retir?s de toute esp?ce de monde. Mais, enfin, une visite pouvait, de temps en temps, tomber au ch?teau. Il est vrai encore que si c?tait une visite dhommes, Hauteclaire pouvait ne pas para?tre. Et si c?tait une visite de femmes, ces femmes de V , pour la plupart, ne lavaient jamais assez bien vue pour la reconna?tre, cette fille bloqu?e, pendant des ann?es, par ses le?ons, au fond dune salle darmes, et qui, aper?ue de loin, ? cheval ou ? l?glise, portait des voiles quelle ?paississait ? dessein, car Hauteclaire (je vous lai dit) avait toujours eu cette fiert? des ?tres tr?s fiers, que trop de curiosit? offense, et qui se cachent dautant plus quils se sentent la cible de plus de regards. Quant aux gens de M. de Savigny, avec lesquels elle ?tait bien oblig?e de vivre, sils ?taient de V ils ne la connaissaient pas, et peut-?tre nen ?taient-ils point Et cest ainsi que je r?pondais, tout en trottant, ? ces premi?res questions, qui, au bout dun certain temps et dun certain chemin, rencontraient leurs r?ponses, et quavant d?tre descendu de la selle, javais d?j? construit tout un ?difice de suppositions, plus ou moins plausibles, pour expliquer ce qui, ? un autre quun raisonneur comme moi, aurait ?t? inexplicable. La seule chose peut-?tre que je nexpliquais pas si bien, cest que l?clatante beaut? de Hauteclaire ne?t pas ?t? un obstacle ? son entr?e dans le service de la comtesse de Savigny, qui aimait son mari et qui devait en ?tre jalouse. Mais, outre que les patriciennes de V , aussi fi?res pour le moins que les femmes des paladins de Charlemagne, ne supposaient pas (grave erreur; mais elles navaient pas lu le Mariage de Figaro!) que la plus belle fille de chambre f?t plus pour leurs maris que le plus beau laquais n?tait pour elles, je finis par me dire, en quittant l?trier, que la comtesse de Savigny avait ses raisons pour se croire aim?e, et quapr?s tout ce sacripant de Savigny ?tait bien de taille, si le doute la prenait, ? ajouter ? ces raisons-l?.

Hum! fis-je sceptiquement au docteur, que je ne pus memp?cher dinterrompre, tout cela est bel et bon, mon cher docteur, mais n?tait pas ? la situation son imprudence.

Certes, non! r?pondit-il; mais, si c?tait limprudence m?me qui f?t la situation? ajouta ce grand connaisseur en nature humaine. Il est des passions que limprudence allume, et qui, sans le danger quelles provoquent, nexisteraient pas. Au XVIe si?cle, qui fut un si?cle aussi passionn? que peut l?tre une ?poque, la plus magnifique cause damour fut le danger m?me de lamour. En sortant des bras dune ma?tresse, on risquait d?tre poignard?; ou le mari vous empoisonnait dans le manchon de sa femme, bais? par vous et sur lequel vous aviez fait toutes les b?tises dusage; et, bien loin d?pouvanter lamour, ce danger incessant laga?ait, lallumait et le rendait irr?sistible! Dans nos plates m?urs modernes, o? la loi a remplac? la passion, il est ?vident que larticle du Code qui sapplique au mari coupable davoir, comme elle dit grossi?rement, la loi, introduit la concubine dans le domicile conjugal, est un danger assez ignoble; mais pour les ?mes nobles, ce danger, de cela seul quil est ignoble,. est dautant plus grand; et Savigny, en sy exposant, y trouvait peut-?tre la seule anxieuse volupt? qui enivre vraiment les ?mes fortes.

Le lendemain, vous pouvez le croire, continua le docteur Torty, j?tais au ch?teau de bonne heure; mais ni ce jour, ni les suivants, je ny vis rien qui ne f?t le train de toutes les maisons o? tout est normal et r?gulier. Ni du c?t? de la malade, ni du c?t? du comte, ni m?me du c?t? de la fausse Eulalie, qui faisait naturellement son service comme si elle avait ?t? exclusivement ?lev?e pour cela, je ne remarquai quoi que ce soit qui p?t me renseigner sur le secret que javais surpris. Ce quil y avait de certain, cest que le comte de Savigny et Hauteclaire Stassin jouaient la plus effroyablement impudente des com?dies avec la simplicit? dacteurs consomm?s, et quils sentendaient pour la jouer. Mais ce qui n?tait pas si certain, et ce que je voulais savoir dabord, cest si la comtesse ?tait r?ellement leur dupe, et si, au cas o? elle l?tait, il serait possible quelle le f?t longtemps. Cest donc sur la comtesse que je concentrai mon attention. Jeus dautant moins de peine ? la p?n?trer quelle ?tait ma malade, et, par le fait de sa maladie, le point de mire de mes observations. C?tait, comme je vous lai dit, une vraie femme de V , qui ne savait rien de rien que ceci : cest quelle ?tait noble, et quen dehors de la noblesse, le monde n?tait pas digne dun regard Le sentiment de leur noblesse est la seule passion des femmes de V dans la haute classe, dans toutes les classes, fort passionn?es. Mlle Delphine de Cantor, ?lev?e aux B?n?dictines o?, sans nulle vocation religieuse, elle s?tait horriblement ennuy?e, en ?tait sortie pour sennuyer dans sa famille, jusquau moment o? elle ?pousa le comte de Savigny, quelle aima, ou crut aimer, avec la facilit? des jeunes filles ennuy?es ? aimer le premier venu quon leur pr?sente. C?tait une femme blanche, molle de tissus, mais dure dos, au teint de lait dans lequel e?t surnag? du son, car les petites taches de rousseur dont il ?tait sem? ?taient certainement plus fonc?es que ses cheveux, dun roux tr?s doux. Quand elle me tendit son bras p?le, vein? comme une nacre bleu?tre, un poignet fin et de race, o? le pouls ? l?tat normal battait languissamment, elle me fit leffet d?tre mise au monde et cr??e pour ?tre victime pour ?tre broy?e sous les pieds de cette fi?re Hauteclaire, qui s?tait courb?e devant elle jusquau r?le de servante. Seulement, cette id?e, qui naissait dabord en la regardant, ?tait contrari?e par un menton qui se relevait, ? lextr?mit? de ce mince visage, un menton de Fulvie sur les m?dailles romaines, ?gar? au bas de ce minois chiffonn?, et aussi par un front obstin?ment bomb?, sous ces cheveux sans rutilance. Tout cela finissait par embarrasser le jugement. Pour les pieds de Hauteclaire, c?tait peut-?tre de l? que viendrait lobstacle; ?tant impossible quune situation comme celle que jentrevoyais dans cette maison, de pr?sent, tranquille, nabout?t pas ? quelque ?clat affreux En vue de cet ?clat futur, je me mis donc ? ausculter doublement cette petite femme, qui ne pouvait pas rester lettre close pour son m?decin bien longtemps. Qui confesse le corps tient vite le c?ur. Sil y avait des causes morales ou immorales ? la souffrance actuelle de la comtesse, elle aurait beau se rouler en boule avec moi, et rentrer en elle ses impressions et ses pens?es, il faudrait bien quelle les allonge?t. Voil? ce que je me disais; mais, vous pouvez vous fier ? moi, je la tournai et la retournai vainement avec ma serre de m?decin. Il me fut ?vident, au bout de quelques jours, quelle navait pas le moindre soup?on de la complicit? de son mari et de Hauteclaire dans le crime domestique dont sa maison ?tait le silencieux et discret th??tre Etait-ce, de sa part, d?faut de sagacit?? mutisme de sentiments jaloux? Qu?tait-ce? Elle avait une r?serve un peu hautaine avec tout le monde, except? avec son mari. Avec cette fausse Eulalie qui la servait, elle ?tait imp?rieuse, mais douce. Cela peut sembler contradictoire. Cela ne lest point. Cela nest que vrai. Elle avait le commandement bref, mais qui n?l?ve jamais la voix, dune femme faite pour ?tre ob?ie et qui est s?re de l?tre Elle l?tait admirablement. Eulalie, cette effrayante Eulalie, insinu?e, gliss?e chez elle, je ne savais comment, lenveloppait de ces soins qui sarr?tent juste ? temps avant d?tre une fatigue pour qui les re?oit, et montrait dans les d?tails de son service une souplesse et une entente du caract?re de sa ma?tresse qui tenait autant du g?nie de la volont? que du g?nie de lintelligence Je finis m?me par parler ? la comtesse de cette Eulalie, que je voyais si naturellement circuler autour delle pendant mes visites, et qui me donnait le froid dans le dos que donnerait un serpent quon verrait se d?rouler et s?tendre, sans faire le moindre bruit, en sapprochant du lit dune femme endormie Un soir que la comtesse lui demanda daller chercher je ne sais plus quoi, je pris occasion de sa sortie et de la rapidit?, ? pas l?gers, avec laquelle elle lex?cuta, pour risquer un mot qui fit peut-?tre jour :





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