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Le canon du sommeil

( 9 21)



Sa voix m?me, je ne la reconnaissais pas. ?tait-ce sa voix v?ritable que jentendais en ce moment?

Je sortis cependant de la pr?occupation qui se traduisait par cette question pour lui exprimer combien j?tais touch? de son accueil.

Mais il minterrompit.

Non, non, ne remerciez pas Jaffirme mon estime; seulement, ne vous y trompez pas En vous m?lant ? notre vie, je ne vous fais pas un cadeau agr?able.

Puis, coupant court ? de plus longues explications:

Deux heures moins le quart Lennemi sera l? ? deux heures. Il est exact. Je me h?te ? vous faire conna?tre mes instructions.

Puis, sadressant ? sa s?ur autant qu? moi-m?me; ? sa s?ur qui ne me quittait pas du regard, comme si elle avait devin? d?j? que notre tendresse devait ?tre broy?e dans la tourmente; ? moi que ce regard douloureux troublait horriblement.

Dabord la situation. Elle est aussi mauvaise que possible. Nous sommes ? la discr?tion de Strezzi. Quoi quil ordonne, il faut ob?ir.

Ma bien-aim?e laissa ?chapper un g?missement.

Il faut ob?ir, r?p?ta le jeune homme avec plus de force. R?sister serait condamner Elena, L?nita, Ellen, notre s?ur, notre enfant, ? la plus effroyable agonie. Je connais Strezzi. Il est impitoyable; la cruaut? lui cause des joies intenses. Cest un maniaque du crime qui, dans notre soci?t? pr?tendue civilis?e, a trouv? les organes n?cessaires ? assurer lestampille officielle ? ses actes de bourreau barbare. Vous entendez, Tanagra?

Il dardait sur notre compagne un regard imp?rieux.

Elle inclina la t?te, avec un ?garement ?pandu sur son visage.

Et vous, Max Trelam, sentez-vous que le reporter doit ?tre muet jusquau jour o? jesp?re lui rendre la parole?

Je my engage.

Bien, cela suffit. Vous ne connaissez pas notre Ellen; mais vous nous connaissez, nous. Vous aimez saintement, comme elle m?rite d?tre aim?e, la pauvre Tanagra, emport?e avec moi par un devoir auquel nous ne pouvons ni ne voulons nous soustraire Elle vous a dit le nom sous lequel nous d?signons la petite s?ur, la petite ?me pure, ignorante des ?pouvantes parmi lesquelles nous ?voluons. Mais on ne vous a pas cont? que cette enfant ?tait en quelque sorte notre honneur, notre rel?vement, notre r?demption. Vou?s aux actions mal jug?es par les hommes, aux luttes souterraines de lespionnage, elle est notre beaut?, notre blancheur, notre clart? Elle est l?toile sur qui nous avons plac? le bonheur qui nous sera peut-?tre toujours refus?. Et nous nous sommes promis de mourir pour expier notre faute si, notre devoir rempli, elle en ressent de la douleur.

Il sexaltait, une ?motion puissante faisait palpiter sa voix.

Il se domina par un effort violent quune l?g?re contraction de tout son ?tre laissa deviner.

Vous avez compris, Max Trelam; je ninsiste pas. ? pr?sent, les ordres Deux heures moins cinq, je me h?te! Je r?pondrai seul au comte Strezzi Dussions-nous ?tre bris?s, il faut quEllen soit sauve et heureuse.

Seul, je suis ? cette heure de volont? assez libre pour tout subordonner ? cela Promettez-moi de garder le silence absolu durant lentretien.

Je le promets, fis-je, la gorge serr?e par langoisse.

Et vous, ma s?ur, h?siterez-vous ? prendre le m?me engagement?

X.323 regardait ma fianc?e, celle que je nommais ainsi pour la derni?re fois. Il y avait dans son accent, dans son geste, une douceur infinie, une infinie piti?.

Et comme elle le consid?rait, les pupilles dilat?es, un immense effarement jetant un voile flou sur ses traits, il reprit:

Petite, petite, du courage Le p?re, la m?re, sont veng?s, mais le d?shonneur p?se toujours sur leur tombe Nous avons jur? que notre vie appartenait ? leur cause Nous avons jur?, petite s?ur La main dans la main marchons ? lab?me.

Elle se leva, se jeta dans ses bras:

Je me tairai, fit-elle, dune voix si d?chirante que je crus entendre son c?ur se briser.

X.323 la baisa tendrement sur les yeux.

Oui, tu souffres, ma vaillante petite s?ur Mais ils sont l?. Sa main s?tendait autour de nous, d?signant des choses invisibles. Ils sont l?, et ils b?nissent les martyrs.

? ce moment, la pendule fit entendre le bourdonnement sourd qui pr?c?de la sonnerie.

Brusquement, l?trange personnage repla?a, je dis le mot juste, car il semblait porter la jeune fille, il repla?a miss Tanagra sur sa chaise avec cet avertissement:

Deux heures! attention!

Le timbre sonna deux fois. Avant que la vibration sonore f?t ?teinte, la porte du salon souvrit. Un laquais parut, et seffa?ant pour laisser passer le visiteur attendu, il annon?a:

Son Excellence, M.le comte Strezzi.

XVIII. TROIS VICTIMES POUR UNE, PLACEMENT DE HAINE

Lennemi se montrait exact.

Il entra, salua avec aisance. X.323, lui, ?tait redevenu absolument calme, il indiqua un fauteuil au visiteur dun geste courtois, puis dun ton o? lon ne retrouvait plus trace de lardente ?motion qui devait encore palpiter en lui-m?me.

Vous avez d?sir? me faire conna?tre votre volont?, comte Strezzi; je vous ?coute.

Le directeur des services de Reconnaissances et dAviation militaires dAutriche-Hongrie ne put r?primer un mouvement de surprise.

Ma volont?, cest beaucoup dire, commen?a-t-il.

Mais son interlocuteur ne lui permit pas de continuer.

? quoi bon torturer les mots pour en masquer votre pens?e. Parlons net, cela abr?gera la conversation et ?vitera des froissements absolument inutiles.

Vous jugez donc, comme moi, que jai partie gagn?e?

X.323 sinclina.

En capturant notre Ellen. En nous affirmant quelle serait lotage, la victime expiatoire, vous saviez bien que nous nous rendrions ? merci. Je le reconnais moi-m?me. Donc, d?daignons les circonlocutions et venons au fait. Quexigez-vous?

Le comte ferma un instant les yeux.

Jen profitai pour consid?rer miss Tanagra. Elle se tenait immobile, renvers?e dans son fauteuil, la t?te rejet?e en arri?re. Elle ?tait p?le, dune p?leur terrifiante, ses paupi?res s?taient nuanc?es de tons bleu?tres, et comme ses l?vres, elles ?taient agit?es dun tremblement continu.

Je fus sur le point de me dresser, de courir ? elle. Dune main imp?rieuse, X.323 me cloua sur place.

? ce moment, Strezzi rouvrait les yeux, les fixait sur moi et lentement:

Sir Max Trelam ne massure pas les m?mes garanties de silence, que vous, M.X.323.

Cela me fit sursauter. Un d?sir fou dassister ? lentretien menvahit tout entier.

Je vous engage ma parole que, moi vivant, je ne r?v?lerai jamais ce qui aura ?t? dit dans ce salon.

Cela suffit, ricana le comte. Moi vivant, je nen demande pas davantage.

Et tandis que je me rasseyais, les jarrets coup?s par une d?tente soudaine des nerfs, il reprit, une ironie aigu? per?ant en son accent:

Cela massure trois victimes au lieu de deux. Dans le combat, il est doux de faire le plus de mal possible ? lennemi.

Puis remarquant un geste dimpatience de X.323.

Oh! restez paisible, continua-t-il. Je sais que la situation moblige ? ?tre tr?s dur. Je sais que je ne devrai rien retrancher de ma volont? une fois exprim?e. Et mon c?ur saigne du d?plaisir que je suis contraint de vous infliger.

Tanagra poussa un soupir. On e?t cru que son ?me sexhalait.

Je tiens en mon pouvoir miss Ellen, dit le comte dun ton paisible. (Il ne?t pas demand? deux morceaux de sucre pour une tasse de th? avec plus de flegme). Si vous repoussez mes propositions, personne ne pourra emp?cher laccomplissement des ordres donn?s par moi. La jeune fille est en lieu et en mains s?rs.

Peut-?tre jugez-vous que vous pourriez m?chapper en me supprimant? Erreur, je vous en avertis de suite, afin d?viter tout malentendu. Si je disparaissais seulement vingt-quatre heures, miss Ellen serait sacrifi?e.

Du reste, il ne serait pas si ais? que cela de me d?truire. Je suis bien arm?, et sur la d?fensive.

Cependant, puisque je laisse mon revolver en poche, vous devez en inf?rer que mes pr?cautions sont bien prises et que je suis persuad?, en outre, que je vous tiens trop sous mon genou, pour que vous tentiez de mordre.

Passons, r?pliqua X.323, sans la moindre trace de m?contentement. Mes premi?res paroles vous ont d?montr? que jappr?ciais la situation de m?me que vous. Je vous ai jug? comme adversaire. Je suis certain que vous avez pris vos mesures. Vous nous tenez Cela est entendu. Donnez vos ordres.

Strezzi sinclina c?r?monieusement, pour approuver.

Cest plaisir de causer avec un ?tre aussi net que vous, seigneur X.323, aussi me conformerai-je ? votre invitation.

Il prit un temps. Sa face perfide se stria de mille petites rides. On e?t dit un mufle de tigre crisp? en une terrifiante gaiet?.

Ce que je veux, je vais vous lapprendre. Mais auparavant, je tiens ? vous dire ce que je vise ? cette heure. Ceci est utile, car vous comprendrez que toute discussion serait inutile. Vous ne pouvez me r?pondre que par oui ou par non. Oui, sauve miss Ellen; non, la perd.

Je joue cartes sur table, parce je crois que mon otage est suffisant. Si je me trompe, tant pis pour moi.

Mon dirigeable Strezzi et la mort par le rire sont deux choses qui se tiennent ?troitement, je vous le confirme sans difficult?. Une phrase de la comtesse de Graben-Sulzbach, lorsque jeus le plaisir de la rencontrer ? la gare de lOuest, ma d?montr? que vous laviez devin?.

Je vous dirai donc tout. Penser que vous aviez seul en Europe pressenti la v?rit? vous sera consolant. Dans un voyage diplomatique que je fis ? Saint-P?tersbourg, je rencontrai un certain Moriski, un savant de premier ordre, ancien m?decin qui s?tait fait condamner aux mines sib?riennes pour exercice disons un peu trop libre de la m?decine, et s?tait fait gracier, en trahissant des nihilistes prisonniers comme lui. Il ?tait entr? alors dans la police russe, s?tait affili? pour les trahir encore aux associations r?volutionnaires. Seulement, comme il avait de grands besoins dargent, et que ses convictions intimes ne lentra?naient ni vers lempereur, ni vers la r?volution, il trompait les uns et les autres, moyennant r?tribution. Le service de la police et les comit?s r?volutionnaires perc?rent son jeu ? jour presque en m?me temps, et le digne Moriski m?ditait tristement sur la fin qui lui ?tait r?serv?e: lente agonie dans les mines de Sib?rie, ou ex?cution plus prompte devant un tribunal r?volutionnaire, quand je le rencontrai. Jappris que ce savant, (car il lest au plus haut degr?) avait trouv? le moyen de pr?parer un projectile dont la combinaison est telle quen cas dexplosion, il se fragmente en impalpable poussi?re, ne permettant pas de conna?tre sa nature. Mais le g?nial de sa d?couverte consistait dans la charge de ce projectile. Du protoxyde dazote liquide, qui par sa soudaine expansion pour redevenir gazeux, produisait ? la fois un froid intense congelant instantan?ment tout dans un rayon d?termin? et figeant sur les traits des d?funts, cette contraction joyeuse, qui a valu au gaz protoxyde dazote, le surnom chimique de gaz hilarant. Ceci n?tait rien encore. Le docteur Moriski avait r?ussi ? ensemencer ses projectiles des bacilles ou microbes de diverses maladies contagieuses, et ? assurer la vie de ces atomes dangereux dans le gaz comprim? jusqu? la liqu?faction. Le projectile explose: les assistants meurent de rire; ceux qui p?n?trent plus tard dans la salle, emportent avec eux les germes de maladies terribles, germes qui ont conserv? toute leur virulence.

Strezzi se frottait les mains, ?videmment tr?s satisfait de son expos?.

Certains ?tres sont d?pourvus ? ce point de conscience, quils ne semblent pas concevoir lhorreur de leurs actes.

Je le consid?rais terrifi?. Ce grand seigneur me faisait leffet dune cr?ature diabolique, vomie sur la terre par un enfer moyen?geux.

Strezzi ne parut pas remarquer notre attitude. Il continua:

Jenlevai Moriski dans mon dirigeable. Je lui confiai la direction dune usine en un coin parfaitement abrit? contre les regards curieux Vous ne lavez pas d?couverte, nest-ce pas, X.323? malgr? votre merveilleuse habilet?.

Linterpell? marqua un geste n?gatif et Strezzi continua:

Alors, jai vu les chanceliers des deux grands empires du centre, et leur ai tenu ce langage: Jusqu? pr?sent, vous avez jou? de la brutalit?, de la puissance de vos armes pour r?genter lEurope. Quel est le r?sultat? Vous avez amen? tous les peuples, lass?s de votre h?g?monie, ? se conf?d?rer contre vous. Vous ?tes isol?s au milieu des nations hostiles. Combien vous seriez plus les ma?tres, et avec quelle s?curit?, sil vous plaisait d?tre aimables, gracieux au grand jour, tandis que dans lombre vous saperiez la puissance de vos voisins et s?meriez la division chez eux. La guerre civile, voil? le vrai moyen de commander. Avec de lor, on s?me les gr?ves, les conflits de castes, ruine du commerce, des industries de l?tranger, avec mon terrible engin, vous ferez le jeu des oppositions, qui puiseront une force dans les d?sastres que les gouvernements seront impuissants ? emp?cher et ? gu?rir.

Il avait parl? ? des directeurs de peuples. Ils avaient pr?t? loreille ? pareil langage! non cela ?tait impossible. Les chefs des nations sont des hommes et non des fauves!

Or, continua aimablement le comte, saluant X.323 de la main, ceci vous flattera infiniment; on me r?pondit: X.323 Oui, mon cher adversaire Certes, me dit-on, vous nous apportez la ma?trise du monde; mais aussi l?croulement de notre influence, la coalition de toute la terre civilis?e contre nous, le jour o? seraient divulgu?es nos op?rations ? laide de mon Strezzi, je me fis fort durant dix ans d?chapper ? toutes les preuves. On haussa les ?paules: en six mois, me dit-on, X.323 saura tout.

Javoue que cela me blessa au vif. Que diable! on a son petit amour-propre, et je m?criai vivement: Je r?duirai X.323 ? limpuissance On me d?clara alors: Si vous r?ussissiez cela, comte, vous seriez prince le jour m?me, et par une contribution sp?ciale, des millions seront mis ? votre disposition.

Le mis?rable se tut un instant. On e?t cru quil voulait nous permettre de r?fl?chir ? ses derni?res paroles. Apr?s quoi, il r?suma ainsi sa pens?e:

Le titre de prince, la pluie de millions, voil? ce que je puis gagner. Vous concevez que pour atteindre un tel but, rien ne soit susceptible de marr?ter.

Personne ne r?pliqua.

Ainsi que moi-m?me, mes amis devaient ?tre ?cras?s par la cynique r?v?lation.

Parfait, murmura Strezzi. Vous comprenez que votre impuissance ne doive faire doute pour aucun de mes augustes clients. Je veux donc que vous soyez mes alli?s, mes complices Je crois savoir que vous ?tes esclaves dun serment, dun honneur ? reconqu?rir. Eh bien, je veux que vous ne puissiez plus tard me d?masquer, sans vous perdre, ce qui nest rien, mais sans jeter en outre une honte nouvelle sur la tombe en question.

X.323 poussa une sorte de rauquement. C?tait langoisse terrible dont il ?tait ?treint qui, malgr? lui, grondait dans sa gorge.

Ceci ne fit rien perdre de son calme ? lodieux orateur.

Oh! dit-il avec un sourire, sil ny avait que cela, peut-?tre refuseriez-vous, mais il y a encore miss Ellen Vous lutterez contre votre ?me, mais vous c?derez, car, vous ne savez pas encore ce que je lui r?serve.

Je frissonnai jusquaux moelles. Quel supplice in?dit avait donc imagin? lhorrible individu?

Il s?tait lev?, nous dominant de toute sa hauteur.

Voici ce que je veux, fit-il dune voix stridente La comtesse de Graben-Sulzbach deviendra comtesse Strezzi dici ? huit jours.

Elle?

Votre femme, moi?

Ces deux mots nous ?chapp?rent ? miss Tanagra et ? moi. Mais nous najout?mes rien. Avec une autorit? surhumaine, X.323, aussi bl?me que nous-m?mes, avait prononc?:

Silence!

Le mariage c?l?br?, poursuivit imperturbablement Strezzi, le voyage de noces simpose. Je vous loffrirai original, nous lex?cuterons dans mon dirigeable.

Et miss Ellen?

Je vous r?unirai ? elle, cela je my engage formellement. Les deux s?urs vivront lune pr?s de lautre. Je ne mopposerai m?me pas ? ce que vous, seigneur X.323, et vous comtesse, vous gagniez encore de la r?putation en utilisant vos talents contre tous autres que moi-m?me. Seulement, quand vous vous ?loignerez de ma surveillance, miss Ellen demeurera comme otage.

Ah! g?mit Tanagra, parlant comme on r?ve, mon fr?re, exigez-vous que je devienne la femme de cet homme?

Dans lexc?s de douleur qui mannihilait, je le jure, je ne songeais pas ? moi. Je comprenais, non pas que ma fianc?e ?tait perdue pour moi, mais seulement quelle serait contrainte ? un hymen odieux.

Que se passait-il derri?re le masque impassible de X.323. Quelle terrible puissance mon ami doit avoir sur lui-m?me. Pas un muscle de son visage navait tressailli, et sa voix sonna grave et douce, ne marquant aucun de ces frissons qui font hoqueter laccent des plus rudes jouteurs.

Est-il indispensable que ma s?ur vous ?pouse, comte Strezzi?

Cest la seule fa?on dexpliquer honorablement sa pr?sence, la v?tre, dans ma maison, o? il faut quelle soit, afin que ma surveillance se puisse exercer. Je joue ma t?te contre la v?tre.

X.323 courba la t?te. Largument ?tait sans r?plique. Il demanda encore:

Et si la pauvre enfant ne sen sentait pas le courage; si son c?ur

Strezzi eut un ricanement sinistre:

Najoutez rien. Qui vous dit que je ne laime point Cela importe peu, du reste. Elle, sera comtesse, puis princesse Strezzi, ou bien miss Ellen sera inocul?e de la l?pre. Elle mettra deux ann?es ? mourir de la lente pourriture de ce mal immonde.

Ma parole dhonneur, je compris, pour la premi?re fois de ma vie, que lon p?t perdre connaissance.

Ainsi quau fond dun r?ve, je per?us encore ces r?pliques:

Je vous laisse quatre heures pour vous d?cider ? six heures, je passerai dans la rue. Un mouchoir attach? ? la barre dappui de la crois?e de ce salon minformera que vous acceptez, et miss Ellen me deviendra sacr?e, comme la plus ch?re des belles-s?urs.

Jentendis des pas glisser sur le tapis, le bruit assourdi de la porte qui se refermait.

Et puis plus rien. Un silence de mort. X.323, miss Tanagra, moi-m?me demeurions sans mouvement, abasourdis, hypnotis?s par la vue de cette porte qui venait de se refermer sur notre ennemi disparu.

XIX.? TRAVERS LE BROUILLARD

Onze jours de v?ritable d?lire. Jai v?cu dans un brouillard moral, depuis linstant o? Strezzi a quitt? le petit salon Louis XVI de lH?tel de Graben-Sulzbach, jusqu? celui o? je me retrouv? devant la Porte du G?ant souvrant entre les deux hautes tours des Pa?ens, dans la fa?ade de Stephankirche, la cath?drale de Vienne consacr?e ? Saint-?tienne.

Jai beau interroger mon souvenir, je ne puis coordonner les faits durant cette p?riode de onze fois vingt-quatre heures.

Des stations douloureuses, entre des lieues de t?n?bres, se pr?cisent seules dans mon souvenir.

Les premi?res minutes apr?s que Strezzi a ordonn?, cela est clair, oh oui! Clair et cependant cela a une allure de songe. Cest du fond dun an?antissement de mon ?tre que jai per?u ce dialogue de miss Tanagra et de X.323.

Fr?re, fr?re, a-t-elle dit, jai caress? lespoir irr?alisable

Sa main tremblante me d?signait, moi, immobile, incapable de faire un mouvement, de prof?rer une parole.

Ce qui vient de se passer ma prouv? que je ne saurais ?tre la compagne dun gentleman. Celle qui appartient ? une ?uvre comme la n?tre, se trompe lorsquelle r?ve de devenir l?pouse, la m?re, la gardienne et la tendresse du foyer. Je reconnais mon erreur, je marche sur mon c?ur Je d?livrerai ce bon, ce digne Max Trelam de la tentation de v?tir lespionne de sa respectabilit? Vous le voyez, je me punis davoir cru ?tre une jeune fille comme les autres ou presque, une Fr?ulein pouvant ?difier des ch?teaux davenir. Je fus folle, jendosse le cilice de la raison. Nest-ce point assez p?nible Nest-ce point une expiation suffisante davoir pu croire aux sourires, aux clart?s fleuries, davoir aim?. Oui, oui, je mexcuse, je fus coupable. Mon c?ur appartient ? notre ?uvre. Je lai oubli? un instant, au lieu de vous regarder, vous, qui vous ?tes donn? tout entier Je me punis, fr?re Mais vous nexigerez pas davantage. Je renonce ? qui jaime, ne me contraignez pas ? munir ? qui je hais. Il y aurait l? un raffinement dhorreur qui ne me permettrait pas de vivre.

Jentendais cela et je restais immobile. Mon c?ur semblait absent, mon ?motion ? cette minute ?tait toute c?r?brale. Sagesse de la nature peut-?tre, car mon c?ur se serait d?chir?.

Je mint?ressais aux personnages, mais comme ? des ?trangers. Et je ne me r?voltai point lorsque X.323 r?pondit:

Il faut, petite s?ur.

Elle eut un cri d?pouvante, dangoissante r?pulsion.

Il sapprocha delle, lenveloppa de ses bras et avec une douceur plus tragique quune lamentation:

Il faut, petite Cest le seul moyen de sauver notre Ellen, cest le seul espoir de vaincre.

Ah! les natures h?ro?ques. Jeus limpression que, ? cet espoir de victoire, miss Tanagra se redressait.

De vaincre quoi, fr?re, vous esp?rez encore?

Il la ber?ait doucement, press?e contre sa poitrine et lentement.





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