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Le canon du sommeil

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Sans un mot, dun geste las, miss Tanagra nous indiqua des si?ges, se laissa tomber dans un d?licieux fauteuil ? la membrure sculpt?e en guirlandes, ? la tapisserie figurant des amours en cama?eu, s?pia sur s?pia, merveille sortie des ateliers de Gratz, et elle parut attendre que le comte Strezzi voul?t bien sexpliquer.

Sans doute, il entrait dans les vues de ce dernier de ne point prolonger langoisse de ma fianc?e, car il commen?a aussit?t, semblant continuer lentretien, comme si rien ne lavait interrompu.

Avant tout, comtesse, je tiens ? vous faire conna?tre lensemble des raisonnements qui mont guid?, et mont amen? ? cette minute pr?cise o? vous m?coutez avec le plus vif d?sir de conciliation. Inutile de souligner mes paroles par une affirmation, fit-il en r?ponse ? un geste de la jeune fille, je suis certain de ce que javance. Je ninterroge pas, je constate.

Son sourire mapparaissait plus railleur que jamais et son monocle dor semblait rayonner la menace. Les serpents crotales, dapr?s ce que lon en raconte, je nai jamais eu de relations avec ces ophidiens r?put?s de commerce d?sagr?able, les crotales donc doivent regarder ainsi les oiselets quils fascinent.

Pour moi, reprit cet homme, je lavoue sans fausse honte, cest une question de vie ou de mort qu?tre assur? de votre neutralit?, de celle de X.323. Cest vous dire que je me suis pr?occup?, de tout mon amour pour la vie, des voies et moyens dobtenir cette neutralit?.

Il tira une bonbonni?re de sa poche, y prit une pastille quil glissa voluptueusement entre ses l?vres, puis pr?sentant la jolie bo?te dor, sur le couvercle de laquelle sapercevait une miniature d?mail.

Des pastilles de chocolat, Frau comtesse. Si vous en souhaitiez comme la regrett?e Mrs. Dillyfly

Mrs. Dillyfly, le premier d?guisement de mon aim?e. Et je revis dans un ?clair, le pont du steamer Marguerite, qui mavait emmen? ? Boulogne, la pseudo-anglaise, avec son cache-poussi?re, son voile bleu, la cage et ses canaris.

Comment ce diable enrag? de Strezzi avait-il pu deviner ladorable Tanagra sous ce grotesque accoutrement.

Les ?tres de tendresse ne comprennent jamais que la haine est plus clairvoyante que lamour.

Un instant, le comte, conseiller priv?, administrateur des services de Reconnaissances et dAviation militaires Austro-Hongrois resta ainsi, la bonbonni?re tendue ? son interlocutrice. Apr?s quoi, il r?int?gra le pr?cieux objet dans sa poche. Mais son immobilit? mavait permis de distinguer le sujet de la peinture ornant le couvercle.

C?taient deux profils inconnaissables entre tous, ceux des empereurs dAllemagne et dAutriche-Hongrie, symbolisant, en quelque sorte lalliance des deux grands ?tats de lEurope Centrale.

Une banderole leur servait dappui, sur laquelle je crus lire ces deux mots: Mit mir.

Mena?ants pour le reste du monde en leur concise nettet?.

Avec moi.

La passion du chocolat nest point g?n?rale, reprenait Strezzi, et dailleurs ceci na rien qui mint?resse particuli?rement.

Je poursuis ma confession qui me fait leffet de fixer votre attention, tr?s ch?re comtesse de Graben-Sulzbach.

Et son visage se plissant de petites rides, manifestant vraisemblablement une cruelle gaiet?.

Comment massurer votre neutralit?? Ah! cela ?tait difficile! Personnellement vous tenez peu ? la vie, votre fr?re et vous. Dautre part, vous n?tes point de ceux que lon ach?te. Alors, suivez bien mon raisonnement, il n?tait possible davoir barre sur vous que suivant le mode indirect. Il sagissait de d?couvrir une tierce personne, dont lexistence, lhonneur vous tinssent assez ? c?ur pour que cette personne menac?e, aucun sacrifice ne vous par?t trop lourd en vue dassurer son salut.

Et avec une sinc?rit? ?vidente, et par cela m?me terrifiante, car je comprenais quun pareil personnage ne pouvait consentir ? parler selon la v?rit? que sil ?tait dix fois s?r de son succ?s.

X.323 est le plus merveilleux jouteur quil soit humainement possible de r?ver. ? cette heure encore, jignore qui il est, o? il se dissimule. Vous le voyez, comtesse, je ne vous cache rien. Vous, heureusement, ?tes plus abordable. Je vous avais un peu surveill?e, lors de votre s?jour en Espagne Oh, en amateur, je navais pas du tout les m?mes conceptions belliqueuses que le digne Holsbein-Litzberg, et mes v?ux ?taient pour vous. Croyez-moi, je vous en prie, car votre victoire devait assurer le triomphe de ma politique

Il marqua un temps, comme pour nous laisser la facult? de bien nous p?n?trer de la loyaut? de ses all?gations.

Je vous surveillais, ayant lintuition vague quavec votre concours inconscient, je d?couvrirais la fissure me permettant de p?n?trer ce roc compact qui a nom X.323.

Il eut un petit rire.

Oh! je ne tire pas vanit? de mon intuition Je nai point l?me avide de cr?dulit? des chiromanciens; non, je proc?dais sur ma connaissance dun fait pass?. En vous voyant agir, de concert avec X.323, qui lui me demeurait invisible, javais acquis la conviction de votre alliance. Je m?tais alors souvenu que, lan dernier, dans un de nos pensionnats les plus aristocratiques de Vienne, r?sidait une charmante jeune fille, Fr?ulein H?l?na, seize ? dix-sept ans, ? laquelle vous vous int?ressiez fort. On disait dans le monde quelle ?tait une parente pauvre, une petite cousine Je ne lavais jamais vue, moi, et javais accept? la version du cousinage. Or, cette enfant dont je m?tais inqui?t?, avec lint?r?t attendri que japporte ? tout ce qui vous touche, avait quitt? le pensionnat, ? linstant m?me o? jesp?rais me trouver en sa pr?sence.

Avouez que c?tait jouer de malheur. Mais le dieu qui pr?side aux destin?es des maisons de Habsbourg et de Hohenzollern avait probablement d?cid? quil accorderait la victoire au d?vou? serviteur de ces souveraines maisons.

? Madrid, je rencontrai une certaine marquise de Almaceda, aussi belle que vous-m?me, comtesse, ce qui nest pas un mince ?loge, avec cette diff?rence que, dans sa chevelure, les fils bruns dominaient, tandis que vous avez la blondeur des ?pis murs.

Je ne marr?tai pas ? cette question de nuances, et me rem?morant lexclamation du divin peintre Rapha?l, je m?criai apr?s cet illustre artiste:

Quimporte la couleur, pourvu que lon ait le dessin!

Voyez comme je fus bien inspir? par ce souvenir historico-pictural; quelques jours apr?s, javais lassurance que dans un couvent, rendez-vous des jeunes demoiselles de la noblesse castillane, vous alliez au parloir couvrir de tendres baisers une pensionnaire de dix-sept ans, r?pondant au doux nom de L?nita, diminutif local dH?l?na.

Celle fois, je r?ussis ? voir la jolie recluse. Ce me fut une r?v?lation. Une s?ur seule pouvait vous ressembler aussi compl?tement Une s?ur! En quittant le couvent, vous vous rencontriez avec un vieillard dont les mouvements nerveux et juv?niles semblaient d?montrer que les cheveux blancs, sa fine barbe de m?me teinte, ?taient aussi postiches que lune ou lautre de vos chevelures ? vous-m?me. Vous lui rapportiez les incidents de vos visites, car il vous ?coutait dun air tout ?mu.

Vous concevez, ce vieillard qui chaque fois r?ussit ? me d?pister, devint tr?s vite pour moi une des incarnations de X.323. Son ?motion mamena ? la quasi certitude que la se?orita L?nita ?tait ?galement sa s?ur.

Vous pensez si cette d?couverte me rendit heureux.

Je connaissais la tierce personne qui me permettrait dobtenir votre neutralit?.

Par malheur, ma satisfaction me fit commettre une faute. Je me rel?chai de ma surveillance ? votre ?gard. Oh! cela est impardonnable; je men accuse Je men accuse dautant plus, qu? la faveur de ma n?gligence, vous dispar?tes de Madrid durant quelques jours, ayant emmen? vers une cachette inconnue, la charmante se?orita.

Vous maviez jou?; mais je sais attendre. La comtesse de Graben-Sulzbach, adul?e par la soci?t? viennoise, et qui attachait une importance ? mes moindres faits et gestes, ce dont je ne suis pas m?diocrement fier, ne soup?onna jamais que ses propres faits et gestes me tenaient prodigieusement ? c?ur.

Il fit peser sur moi, Max Trelam, linsupportable ironie de son regard, et dun ton de persiflage:

Seulement, voyez-vous, les journaux, le Times en particulier, ont du bon. Ils renseignent le public, je le reconnais, mais, excusez le mais, mon cher confr?re, ils renseignent aussi les adversaires. Vous ne quittiez pas Londres, et vous saviez avant tout le monde comment on mourait de rire ? Moscou, ? Trieste ou ailleurs. Je navais donc aucun m?rite ? d?couvrir votre correspondante myst?rieuse. Dautant plus, pardonnez-moi cette incursion, dans vos sentiments intimes, comtesse, que javais compris que vous travailliez ? la gloire dun homme qui, vous sachant prise dans lengrenage de lespionnage, vous avait marqu? un respect dont votre c?ur s?tait ?mu.

Inutile dinsister, nest-ce pas? Quand vous ?tes partie pour lAngleterre, je vous ai suivie. Ainsi me fut r?v?l?e la retraite de Fr?ulein H?l?na qui, apr?s avoir ?t? la se?orita L?nita, se cachait maintenant sous le nom de miss Ellen.

Et votre ballon dirigeable, fit ?prement la jeune fille?

Il ?tait de la partie, ma ch?re ennemie, cette exp?rience annonc?e avec fracas, un s?jour de quarante-huit heures dans les hautes r?gions de latmosph?re.

Oh! il a effectu? ce record, je m?ne tout de front, moi, la capture des otages et lhonneur de la?rostation autrichienne.

Ceci explique ? sir Max Trelam ce qui a d? lui para?tre inexplicable, lors de son enqu?te ? Trilny-Dalton-School. De nuit, le dirigeable a plan? autour de linstitution de miss Ellen, laquelle a ?t? amen?e dans la nacelle, ce que le reporter le plus astucieux ne pouvait deviner, la pr?sence de mon ballon au-dessus de Londres nayant pas ?t? signal?e, car, le jour venu, il ?tait bien loin, utilisant un courant a?rien qui lui permit de traverser la mer du Nord, ? raison de cent kilom?tres ? lheure.

Une d?p?che au Times apprendra au public stup?fait les criminelles occupations dun grand seigneur autrichien, m?criai-je, mis hors des gonds par le sang-froid avec lequel le mis?rable relatait ses exploits.

Ma col?re le fit sourire, sans lui rien faire perdre de son calme.

Certainement, une telle d?p?che mennuierait fort. Aussi je suis tranquille, vous ne lenverrez pas.

Et qui men emp?chera?

Vous-m?me. Vous songerez que me d?plaire mam?nerait ? jeter dans le d?sespoir votre d?licieuse amie, comtesse de Graben-Sulzbach.

Jallais r?pondre. Miss Tanagra me pr?vint:

Il a raison.

Et comme je sursautais ? lentendre formuler cette opinion, ce fut Strezzi qui men fournit lexplication.

La comtesse, mon cher confr?re, (comme il maga?ait ? me bombarder sans cesse de cette illusoire confraternit?!), se rend un compte exact de la situation. Jai, en mon pouvoir un otage qui est la vie m?me de son c?ur, de celui de X.323. Ils ont ?lev? miss Ellen comme une fleur rare, pr?cieuse, comme un tr?sor.

Ah oui! le Tr?sor, murmurai-je malgr? moi, me rappelant que c?tait par ce terme, que ma fianc?e avait d?sign? un coin du myst?re qui avait fait delle une espionne.

Le comte me regarda en homme qui ne per?oit pas le sens de lexclamation. Il esquissa une moue indiff?rente et reprit:

Ils nont pas voulu quelle souffr?t de la mauvaise renomm?e sattachant aux espions. Elle a grandi, pure de la souillure desprit qui accompagne la connaissance des laideurs de la vie. Cest un ange que miss Ellen.

Eh bien, jugez de ma force; ceci vous aidera ? comprendre pourquoi je mexplique si librement. Cet ange est en mon pouvoir, en lieu s?r, sous la garde de fid?les, pour qui la mort dautrui na pas la moindre importance. Vous devinez que miss Ellen, ou L?nita, ou H?l?na expierait tout ce quil me surviendrait de d?sobligeant. Vous naurez pas le courage de d?sesp?rer la comtesse de Graben-Sulzbach.

Je courbai la t?te, le mis?rable comte disait vrai. Jentrevoyais dans la nuit de cet esprit du mal, les cons?quences dune attaque inconsid?r?e de ma part. On e?t cru quil lisait dans ma pens?e.

Oui, oui, pronon?a-t-il entre haut et bas La r?sistance de la machine humaine est extraordinaire. On peut supporter dincroyables tortures physiques, des hontes inexprimables avant de mourir. Mais rassurez-vous, je ne suis pas bourreau pour le plaisir. Soyez ob?issant, et la gentille enfant naura rien ? redouter.

Comme on quitte un ennemi gisant ? terre, vaincu, il se d?tourna de moi, et pointant son regard sur miss Tanagra, il articula lentement:

Et vous, comtesse, aurai-je la douleur de ne vous avoir pas persuad?e?

Elle ne fit pas un mouvement. Ses l?vres souvrirent avec effort sur cette question:

Vos conditions?

Je vous les ferai conna?tre en pr?sence de votre fr?re X.323.

Elle devint plus p?le encore et dune voix bris?e:

Je ne puis rien affirmer pour lui Mais ce soir, jesp?re

Bien. Alors pour ne pas vous d?ranger par une visite interlocutoire, voudrez-vous me faire tenir un billet mindiquant lheure et le lieu du rendez-vous?

Je le ferai.

Je consid?re la chose comme faite, articula Strezzi en sinclinant avec la plus parfaite indiff?rence Allons, comtesse, quittez cet air abattu. On vous rendra cette petite s?ur tant aim?e, et cela pour moins que rien, pour renoncer ? un don quichottisme quelque peu ridicule, qui vous incite ? prot?ger des foules que vous ne connaissez pas Ah, voyez-vous, je suis bien heureux d?tre un esprit simpliste, et davoir enferm? ma vie dans des formules exemptes de complications. Lhumanit?, un mot vide de sens! Il y a les humains que lon conna?t, que lon aime, et il y a les autres. Je ne donnerai pas une pichenette ? mon propre chien; mais il mest indiff?rent que des chiens inconnus soient abattus ? la fourri?re. Toute ma morale tient en cette phrase, que je vous conseille amicalement de m?diter.

Il s?tait lev?.

Ne prenez pas souci de me faire reconduire, ajouta-t-il Jemporte le souvenir charmant de votre gracieux accueil et lesp?rance de votre promesse.

Un bruissement l?ger passa dans lair. La porte venait de retomber sur lui.

Et brusquement, comme si elle e?t attendu le d?part de son ennemi, miss Tanagra se voila le visage de ses mains. Elle ?clata en sanglots, b?gayant, affol?e, tragique, d?sesp?r?e:

Il le faut! Il le faut! P?risse le monde, mais que soit sauv?e Ellen, le seul tr?sor que nous ont confi? nos morts!

XVII.X.323 MONTRE UN NOUVEAU VISAGE

Miss Tanagra avait voulu que jacceptasse lhospitalit? dans son h?tel.

Vous avoir pr?s de moi me rendra plus forte, avait-elle dit pour me d?cider.

Et ? linstant o?, guid? par un domestique, jallais gagner la chambre que je navais pas eu la force de refuser, elle avait prononc? ces paroles dun ton ?gar?:

Il na pas tout dit Je sens lhorreur, l?pouvante, sur nous Monsieur Max Trelam, pardonnez-moi Je vous ai entra?n? dans un r?ve Quel r?veil vous attend, pauvre ami.

Dans sa d?tresse, elle me plaignait.

Ah! comme mon c?ur lui fut reconnaissant. Il nest point de mots pour exprimer ces choses. Comme nos moyens physiques sont impuissants ? traduire nos mouvements d?me.

Le soir vint. Au d?ner, je pris place en face de miss Tanagra.

Je nosais linterroger. Ce f?t elle qui me renseigna:

Demain, ? deux heures, mon fr?re sera ici, pr?t ? entendre le comte Strezzi.

Et avec une sorte damertume, dont le sens v?ritable ne devait mappara?tre que plus tard.

Comme il aime notre Ellen Tout subir pour la sauver, a-t-il dit Tout! quelles larmes doivent jaillir de ce mot! je ne sais, mais jai peur.

Je ne trouvai rien ? r?pondre. Leffroi de ma compagne me gagnait. Ah! certes, contre la peur dune douleur d?termin?e, jaurais r?agi; mais est-il possible de lutter contre langoisse impr?cise?

Et je frissonnais, en face delle, frissonnante Ah! Tanagra de la douleur. Niob? g?missante, votre ?me percevait sans doute le pas feutr? du destin, savan?ant pour frapper.

Pour dire quelque chose, je murmurai timidement:

Alors, vous avez ?crit au comte Strezzi?

Elle me r?pondit avec un haussement d?paules, col?re et d?sesp?r?:

Oui Il doit lire son succ?s dans cette maison de la Praterstrasse, o? le mis?rable, fun?bre, alchimiste de la souffrance humaine, pr?pare les deuils. Son succ?s, cest notre inaction, cest la destruction de la seule digue oppos?e ? ses combinaisons meurtri?res. Elle secoua la t?te en un mouvement d?celant son accablement.

H?las! Il le faut Cest la vie dEllen. La savoir tortur?e de corps et desprit, et se dire: nous aurions pu emp?cher cela Oh! p?re, p?re, nous sommes des vaincus comme toi.

Puis, les mots se pressant sur ses l?vres, h?tivement comme si elle souhaitait mexpliquer sa faiblesse.

Cest un lys, cest une petite ?me divoire. Elle a le parfum des fleurettes ignor?es qui nont jamais song? quelles pourraient ?tre les reines des parterres, ou des gerbes apportant leur ?clat aux f?tes mondaines. Sacrifier cela Non, nous ne le pouvons pas.

Ses mains se crisp?rent sur la nappe, et dun ton dindicible tristesse:

Il a raison, Strezzi. Pas une pichenette ? mon propre chien Seulement, lui, il ne pleure pas sur les inconnus quabat la fourri?re.

Puis avec une exaltation soudaine, telle une vague de folie, la secouant toute:

P?re, p?re, clama-t-elle. Tu nous as confi? le tr?sor Sois paisible au fond du ciel noir, do? tu nous regardes par les yeux des ?toiles, lis en nous le tr?sor sera sauv?.

Oh! labominable soir?e! On ne trouve de consolations que pour les ?tres dont la douleur nous est relativement indiff?rente.

Nous restions ainsi, devant la table desservie, ne songeant pas que notre pr?sence dans cette salle ? manger devenait insolite, le repas achev?. La conscience des conventions mondaines s?tait ?croul?e dans le bouleversement g?n?ral de nos pens?es. Une pendule, en sonnant onze heures, nous fit sursauter.

Nous nous consid?r?mes comme au sortir dun r?ve, lair surpris de nous voir encore l?. Et sans songer aux mots ?chang?s, entra?n?s par le d?sir informul? de ne plus voir la tristesse lun de lautre, tristesse que nous nous sentions inaptes ? consoler, nous d?mes:

Onze heures!

Il est temps de se retirer.

Bonsoir, miss Tanagra!

Bonsoir, Max Trelam!

Bon soir! ? ironie des mots usuels! Sur nous pesait un inconnu redoutable, notre ?me ?tait boulevers?e, et nos l?vres disaient: Bon soir.

Je ne parle pas de la nuit, dont chaque minute se marqua par un frisson de mon corps, victime du cauchemar moral qui me hantait.

Le jour revint. Le d?jeuner nous r?unit dans la salle ? manger. Apr?s quoi, nous pass?mes dans le coquet salon Louis XVI, o? la veille Strezzi avait exig? lentrevue qui allait avoir lieu ? deux heures.

Il ?tait une heure vingt.

Et nous rest?mes l?, les yeux fix?s sur la pendule dont les aiguilles, dans leur incessante poursuite, lentement cheminaient vers linstant o? commencerait lentretien qui nous ?pouvantait.

Et puis nous f?mes trois.

X.323 se trouva dans le salon, aupr?s de nous. Do? venait-il? Comment ?tait-il entr?? Cela je ne saurais le dire. Quand je laper?us, il ?tait assis aupr?s de miss Tanagra et il lui parlait ? voix basse.

Je supposai que c?tait lui, sans grand effort dimagination. Nous attendions deux personnes, Strezzi et lui. Je navais point Strezzi sous les yeux, donc, le personnage pr?sent, ne pouvait ?tre que mon multiforme ami X.323.

Cette fois, il avait lapparence dun homme dune trentaine dann?es; les cheveux soigneusement partag?s par une raie m?diane, la moustache tombant au coin des l?vres, offraient cette teinte blonde cendr?e si fr?quente chez les Slaves de lOuest.

Son visage apparaissait maladif, un binocle dor, aux verres teint?s de jaune, laissait apercevoir un regard de myope; et ses ?paules l?g?rement vo?t?es, un je ne sais quoi de fatigu?, de malingre, provenant plut?t de lattitude que de la ligne m?me du corps, achevait de donner limpression dun personnage ayant v?cu trop vite.

Rien en celui que javais en face de moi ne rappelait ? mon souvenir les diverses incarnations de lhomme-prot?e, qui entretenait miss Tanagra ? cette heure.

Et pourtant, celui-ci devait ?tre Lui.

Au surplus, il ne me laissa pas dans le doute. En voyant mes regards fix?s sur lui, il se leva, vint ? moi et me serra fortement la main.

Jaurais voulu vous voir dans des circonstances plus joyeuses, sir Max Trelam, me dit-il, des circonstances o? jaurais pu vous dire ma vive sympathie et lestime exceptionnelle que minspire votre caract?re Je connaissais d?j? votre esprit, ma s?ur Tanagra il appuya sur le nom, ma d?peint votre c?ur Malheureusement, nous nous rencontrons au milieu du combat, sous le feu de lennemi pourrais-je dire Des actes doivent seuls exister ? cette minute Au surplus, ils seront plus ?loquents que de longs discours. ? lami qui est venu ? nous, qui a compris que lespionnage peut ne pas avilir ceux qui sy adonnent, je donnerai la marque de confiance quun fr?re serait heureux de recevoir. Le comte Strezzi viendra ici. Vous assisterez ? lentretien, je le veux. Nos existences sont li?es.





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