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Le canon du sommeil

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Elle reprit gravement:

Oh! je sais quel est le lib?ralisme de votre esprit. Souvenez-vous. Je vous ai vu Pardon de rappeler ce souvenir, mais cela est juste et je ne dois pas consid?rer si ce rappel mest p?nible! Je vous ai vu offrir loyalement, sans h?sitation, votre appui ? une pauvre enfant, fille innocente dun espion vil, dun de ces espions qui ont fait de ce mot une injure, parce quils rendent nimporte quels services pour des sommes d?termin?es.

Et sa voix modulant des inflexions reconnaissantes.

Vous, je le sais bien, vous pensez que certains, parmi les espions, ne servent que les causes justes Vous croyez quun espion peut ?tre courageux, loyal, noble de c?ur, quil peut ?tre ami d?vou? H?las! le monde ne comprend pas cela. Et tel qui ment effront?ment en faveur de son commerce ou de ses plaisirs, affecte une horreur absolue du mensonge, la seule arme que puissent employer les espions les plus dignes, pour sauvegarder les int?r?ts des peuples.

Oh! le monde, bougonnai-je avec impatience.

Elle appuya sa main sur la mienne, doucement, mettant dans ce geste un je ne sais quoi de maternel qui dissipa ma mauvaise humeur, et sa voix devenue soudain tremblotante, comme si fr?missait en elle un grelottement int?rieur:

Vous avez raison, sir Max Trelam, le monde ne compte pas pour une nature ferme, bien ?quilibr?e, comme la v?tre. Seule votre conscience peut ?tre le guide contre lequel vous ne vous r?volterez jamais. Eh bien, je madresse ? cette conscience; je veux lui dire les circonstances auxquelles jai fait allusion tout ? lheure. Ensuite, elle r?pondra et je tiendrai sa r?ponse pour lexpression sinc?re de la v?rit?.

Sa t?te se pencha. Elle sembla prononcer pour elle-m?me:

Je naurais pas le courage de prendre la r?solution moi-m?me.

Un silence suivit. Je neus m?me pas lintention de le rompre. J?prouvais cette impression ?trange que je ne mappartenais plus; que j?tais domin? par la volont? des choses, si gigantesque aupr?s de la petite volont? humaine; une sorte de terreur sacr?e m?treignait. Jattendais avec angoisse ce que ma compagne allait dire.

Ma ch?re Tanagra se recueillit une minute, puis elle commen?a ainsi:

Je vais vous dire ce qui se passa, il y a douze ans, durant une nuit de janvier. En quel endroit cela eut-il lieu? Quels ?taient les noms des personnages? Ne le demandez point. Ces choses font partie du secret de lhomme que, depuis cette ?poque, jai reconnu pour chef et pour ma?tre Appelez-le comme par le pass? X.323, pour moi, sil me faut un nom pour la facilit? plus grande du r?cit, prenons celui de

De Tanagra, interrompis-je vivement.

Je serai donc Tanagra Et quelle que soit la conclusion de cet entretien, je resterai Tanagra Ce nom convient ? la d?tresse comme au bonheur. Tanagra peut inspirer l?pithalame des fianc?es ou se tra?ner parmi les mausol?es de la Voie Sacr?e. Myrtes ou cypr?s conviennent ? Tanagra.

Puis sa voix trahissant un soudain effort, elle acheva:

?coutez donc les circonstances qui commandent la vie de Tanagra.

XIII.LA PR?SENTATION DES CIRCONSTANCES

Javais huit ans X.323, mon fr?re, en comptait seize.

Ce soir de janvier, une temp?te hurlait au dehors, et ? travers les vitres, d?coupant leurs rectangles sur le noir, on apercevait par moments tourbillonner des essaims de choses blanches.

C?tait la neige qui dansait sa sarabande glac?e. La furieuse farandole de lhiver striait les t?n?bres, chass?e dans la plainte du vent, et sur la terre, sur les arbres, les chemins, les champs, les maisons, jetait sa ouate froide.

On e?t cru quun formidable ensevelisseur de lEspace enfermait en son suaire la nature d?pass?e.

Dans la chambre, aussi il y avait la mort.

Deux lits aux chevets adoss?s ? la m?me paroi, s?par?s par une ruelle.

Dans lun, une forme rigide sous les draps. Deux cierges br?laient aupr?s. La forme immobile ?tait notre m?re, morte vers le milieu du jour.

Dans lautre, un homme au visage ravag? par la douleur, aux cheveux grisonnants. Ses mains tremblantes tenaient un m?daillon ovale, portrait de celle qui n?tait plus. De grosses larmes roulaient sur les joues creuses de lhomme.

Celui-l? ?tait notre p?re, qui devait mourir avant laube.

Et debout au pied de ces lits fun?bres, deux enfants, X.323 et Tanagra regardaient muets, ?pouvant?s, celle qui avait cess? de souffrir, celui qui cheminait vers le tr?pas.

Oh! latroce veill?e. Le vent siffle, la neige tombe, lhomme pleure, les enfants attendent la minute qui les fera orphelins.

Vers la quatri?me heure apr?s minuit, le mourant renonce ? sa douloureuse contemplation dune miniature retra?ant celle qui fut et ne sera jamais plus. Il fixe son regard luisant sur les enfants. Dune voix d?j? extra-humaine, qui ne rappelle plus son organe habituel, il ordonne:

Approche, mon fils; approche, petite.

Jai peur, je tremble. Il me semble quautour de moi sagitent des ?tres invisibles; mais mon fr?re sest gliss? d?lib?r?ment dans la ruelle.

Pour ne pas me sentir seule, je le suis. Je me presse contre lui, comme si je comprenais que tout ? lheure, il sera mon unique protecteur.

Mais notre p?re parle.

Il nest quune chose enviable sur cette terre: la Justice. Elle seule est digne de leffort humain. Elle seule peut remplir lesprit. Le faible peut pour la justice souvent plus que le puissant. Ce dernier lordonne, la paie; lautre la d?montre. Seulement le faible doit donner son sang, tandis que le puissant se contente de d?penser un peu dor.

Il sarr?ta un instant, eut une aspiration profonde. Sur son front perlaient des gouttelettes de sueur quirisaient les rayons obliques de la flamme des cierges.

Je ne comprenais pas ses paroles, mais elles me faisaient frissonner. Dinstinct, je pressentais que le moribond parlait dune lutte formidable; je devinais que la Justice est un tr?sor, gard? par les dragons de la haine, des int?r?ts, en une forteresse inexpugnable.

Dans mon cerveau denfant sagitaient des lambeaux de phrases entendues nagu?re, durant les soir?es familiales Je me rappelais la tristesse de ma m?re, jentendais r?sonner les paroles consolatrices et ?nergiques de celui qui, ? ce moment, nous regardait de ses grands yeux, devenus immenses par le fait de lamaigrissement de la face, de ses grands yeux o? le voisinage de la mort piquait des lueurs phosphorescentes.

Certes, ma pens?e enfantine ?tait incapable de coudre ces phrases se repr?sentant en d?sordre ? mon souvenir. Mais X.323 savait, lui. Il devait mapprendre pourquoi, dans une m?me journ?e, notre p?re et notre m?re mouraient, non pas de maladie, non pas dun mal voulu par la nature, mais ?treints par le poison.

Vous conter le d?tail de leur douloureuse histoire me conduirait ? d?voiler le secret que je dois taire, car il est la sauvegarde de X.323.

Je vous dirai seulement que nos parents appartenaient ? une famille nagu?re riche, honor?e, quun ennemi inlassable avait conduite ? la honte et ? la ruine. Nos grands parents ?taient morts volontairement pour ?chapper ? une condamnation imm?rit?e, pour fuir le bagne o? ils eussent ?t? envoy?s innocents.

Rest?s seuls, p?re et maman avaient grandi dans la mis?re, chaque souffrance leur rappelant le mis?rable auteur de leur d?tresse, ils avaient fait un terrible serment. Venger les morts, laver leur m?moire de la souillure injustifi?e.

Leur existence s?tait ?puis?e ? cette lutte in?gale. Dabord, ils avaient cru triompher; mais leur ennemi, mis sur ses gardes on ne sait comment, avait jet? dans la balance le poids formidable dune immense richesse et dune des plus hautes situations de l?tat.

Ici le myst?re scelle mes l?vres. Cet homme avait ravi un tr?sor, je dis tr?sor, en ce sens que rien n?tait plus pr?cieux pour mes parents. Fort de ce vol, il avait obtenu deux une entrevue, sous couleur de r?gler avec eux les conditions de la restitution, et au cours de cette entrevue tenue sans t?moins, dans la maison de campagne o? nous ?tions prisonniers ? cette heure, il leur avait vers? le poison.

Voil? ce qui luisait dans les yeux de mon p?re ? cette heure.

La Tanagra se tut durant quelques secondes.

Sur son visage boulevers?, se lisait l?pouvante des souvenirs quelle r?veillait, je le comprenais, pour que je connusse bien celle ? qui allait ma tendresse.

Je lui ?tais reconnaissant infiniment.

? travers la fun?bre ?vocation, il me semblait entendre son c?ur murmurer:

Max Trelam, vous commencez ? maimer. Cela est tr?s doux pour moi; mais je veux vous montrer toute l?me de celle que vous recherchez.

Elle allait reprendre, quand le landaulet sarr?ta.

Nous arrivions ? la fronti?re belge.

Tandis que le watman sacquittait des formalit?s n?cessit?es par lentr?e sur le territoire de la Belgique dune machine automobile, nous primes un l?ger repas.

Puis, la machine repartit, nous emportant hors de France.

Alors, miss Tanagra se tourna brusquement vers moi.

Jai trop pr?sum? de mes forces, me dit-elle doucement. Laissez-moi abr?ger le r?cit de la nuit terrible qui d?cida de ma vie, qui aujourdhui p?se sur elle, qui demain encore la dirigera.

Je nai rien demand?, lui r?pondis-je. Je savais que vous ?tiez vous-m?me et cela me suffisait.

Elle secoua la t?te:

Non, non, cela ne suffit, pas Jappartiens ? une ?uvre, avant de mappartenir. Je ne suis pas de celles qui peuvent se donner toutes Je ne dispose que dune part de moi-m?me.

Puis arr?tant les mots qui se pressaient sur mes l?vres:

Mon p?re exigea de nous un serment: Vivre pour arracher ? notre ennemi le tr?sor ravi; vivre pour relever le nom des n?tres Et nous, les enfants, nous avons jur? au mourant. Nous avons entendu ses supr?mes conseils: Enfants, je succombe parce que jai voulu combattre au grand jour. Les faibles doivent appeler la ruse ? leur secours. Il ny a point f?lonie ? tromper lorsque le but est noble et d?sint?ress?. Souvenez-vous de cela.

Quajouterai-je. Mon p?re expira. Au matin, nous trouv?mes les portes de la maison de campagne ouvertes. Personne ne sopposa ? notre d?part. Il y avait l? deux personnages masqu?s, bien inutilement, car nous, les petits que lon chassait, ?paves de d?tresse, nous savions quels visages ennemis se cachaient sous les masques.

Ces deux hommes port?rent nos morts dans le jardin, o? une fosse ?tait creus?e. Des sacs de chaux furent r?pandus sur les cadavres, puis ils vers?rent de leau sur le tout.

Nous ne comprenions pas alors. Depuis nous avons compris. Ils d?truisaient les restes de nos parents et effa?aient ainsi toute trace du poison.

? ce moment, un ?clair brilla dans les yeux de la jeune femme.

Nous ?tions si jeunes que lon nous avait d?daign?s. Est-ce que lon pouvait voir en nous des adversaires ? craindre.

Eh bien, deux ans plus tard, nos morts ?taient veng?s, notre tr?sor recouvr?, nos ennemis livr?s au bourreau.

X.323 venait de r?v?ler ses prodigieuses ressources de ruse, et moi, gamine de dix ans, je lavais aid? pour la premi?re fois. ? dater de ce moment, nous ?tions deux et nous ne faisions plus quun.

Seulement, loriginalit? des proc?d?s employ?s avait attir? sur nous lattention des gouvernants. Ils voulurent nous employer, nous promettant la r?habilitation de nos chers morts si nous rendions les services que lon requerrait de nous.

X.323 accepta, sous la seule r?serve quil demeurerait seul juge du choix des campagnes ? entreprendre. Il consentait ? ?tre espion; mais lespionnage, selon lui, ne devait sexercer quau profit de la Justice.

Et maintenant, vous savez, Max Trelam, le serment prononc? sur un lit de mort.

Nous devons servir la justice jusquau jour o? sera proclam?e linnocence, o? sera r?habilit?e la m?moire de ceux qui ne sont plus.

Leurs ombres nous accompagnent. ? toute heure, ? tout appel de mon fr?re, je dois r?pondre:

Me voici!

Vous le voyez, je suis condamn?e ? vivre en marge de la Soci?t?.

Ses yeux bleus-verts sattachaient sur moi avec une inexprimable expression dangoisse.

Ah! pauvre, pauvre petite espionne, comme le sens des mots se modifie selon les ?tres auxquels on les applique.

Une plan?te est un astre mort; elle devient un r?ceptacle de vie si sa bonne fortune la jette dans le rayonnement dun soleil!

Et je pris la main de miss Tanagra, je la pressai sur mes l?vres en b?gayant, dune voix tremblotante, disant le bouleversement de toute ma personne, si paisible ? lordinaire.

Vous savez, miss Tanagra, comme journaliste, jai lhabitude du livre. Eh bien, si vous ?tes en marge comme vous lexprimez, je pense que vous avez choisi ce poste, parce que la marge est blanche comme votre ?me.

Espionne, fit-elle tout bas.

Oui, espionne blanche, cest entendu, et dont le fr?re est espion Deux espions que jestime et que jaime de tout mon c?ur Ce qui me donne une pens?e, une pens?e que je qualifierai dheureuse sans la moindre vergogne. Il vous manquait un historiographe. Un hasard providentiel ma fait ?crire une page de votre histoire; je d?sire continuer. Expliquez le d?sir comme il vous agr?era: Amour-propre dauteur ou bien tout autre amour Ce serait une solution tout ? fait charmante, car le jour o? ce digne X.323 vous appellerait au service de la Justice, je r?pondrais en m?me temps que vous-m?me:

Me voici!

Et cela signifierait, en unissant nos deux voix:

Nous voici!

De cette fa?on, le serment que je nai pas fait, moi, uniquement parce qu? l?poque o? il fut prononc?, je n?tais pas dans lendroit que je ne connais pas, puisquil est un secret, ce serment, je laccomplirais tout de m?me.

Vous?

Naturellement. Vous ne pouvez pas vous donner toute, je r?p?te vos propres paroles Alors, par compensation je me donne tout entier Cest une simple op?ration darithm?tique qui nous am?nera ? un total ?gal.

Jaffectais la gaiet?. Je pr?sentais la chose dans le mode comique; mais ma voix tremblait, mon c?ur se livrait ? des bonds de chamois escaladant les cimes.

Elle murmura avec un accent troubl?.

Comme vous ?tes bon.

Mais je ne voulais pas de compliments, moi.

Bon, pour le Times, certainement. Car les chroniques de votre historiographe feront monter follement son tirage.

Puis implorant:

Eh bien, miss Tanagra, mengagez-vous comme historiographe?

Je sentis sa main grelotter contre mes l?vres. Et tout ? coup, elle saffaissa contre moi, un sanglot secouant son corps gracieux.

Mon fr?re d?cidera Oh! il dira oui Je le supplierai Et puis, je crois quil a pour vous une estime affectueuse

Mais cet instant de faiblesse ne dura pas. Elle se redressa brusquement, montrant ainsi quelle femme d?nergie, de volont? ?tait enferm?e dans sa gracieuse enveloppe. Et dun ton si profond que jen demeurai ?tourdi, comme envelopp? par une palpitation d?me.

Max Trelam, me dit-elle, vous ?tes un r?alisateur dimpossible. Vous venez de me donner une minute de joie ? racheter une existence de douleur. Je vous b?nis et je elle renfon?a le mot si doux que jentrevis, oui positivement je lentrevis sur ses l?vres, mais elle conclut:

Et jai h?te, une h?te ardente darriver ? Vienne.

Le landaulet traversait ? ce moment un de ces jolis villages belges si coquets dans leur m?ticuleuse propret?.

Sur la plaque indicatrice appliqu?e au mur de la derni?re maison, je lus:

St?verloo!

On ma demand? souvent pourquoi je marque une tendresse particuli?re ? la Belgique, dont les habitants ne sont cependant pas tr?s tendres ? l?gard de notre vieille Albion.

Je pense que vous le comprendrez ? pr?sent, et que vous ne vous ?tonnerez pas de mentendre affirmer que ce vocable baroque de St?verloo me semble lune des modulations les plus harmonieuses que la langue humaine ait formul?es.

XIV.JE DEVIENS SUR UN REGISTRE LE MARI DE MA BIEN-AIM?E

Bruxelles! Trois ou quatre heures darr?t Nous arrivons au milieu dune grande f?te des associations catholiques flamandes. La Braban?onne, ce chant national belge, alterne avec des cantiques.

Des d?fil?s de ces jolis soldats belges, si bien habill?s, succ?dent ? des processions domin?es par des banni?res orn?es de dentelles merveilleuses, sorties des doigts de f?e des denteli?res bruxelloises.

Voil? ce que nous entrevoyons en nous rendant au Grand H?tel, o? nous proc?derons ? une toilette rendue n?cessaire par une journ?e de voyage sur route. Je commence v?ritablement ici mon association avec miss Tanagra.

Au bureau de lh?tel, je deviens le baronnet Willms, voyageant pour son agr?ment avec sa s?ur Lydia.

Et d?tre baronnet me para?t tout ? fait fol?tre, bien que ma ch?re compagne mait gravement affirm? que, peut-?tre, nous sommes espionn?s, et que ce d?guisement de noms a pour but de d?pister les surveillants possibles.

? onze heures vingt-cinq du soir, lautomobile emm?ne le baronnet Willms et sa s?ur ? la gare du Midi, par les boulevards Anspach et du Hainaut, lesquels, malgr? lheure tardive, sont encombr?s par une foule bruyante et joyeuse.

? la gare, nous nous s?parons de notre watman et du landaulet qui mest devenu cher. Nest-ce point dans cette maison roulante que jai engag? mon avenir.

Et quand il s?loigne, jai un petit chagrin. Il me semble quil emporte un peu de mon souvenir; que quelque chose de moi est demeur? dans sa carrosserie.

Mais, miss Tanagra me rappelle que le train nattend pas. Sa voix dissipe mes vell?it?s de m?lancolie. Quimportent les souvenirs quand la r?alit? est l?, aupr?s de moi, adorable et douce.

Le quai, le train, nous nous installons.

Bruit de ferraille, sifflets, mouchoirs agit?s par des personnes qui restent apr?s avoir accompagn? celles qui s?loignent. Le train a quitt? la gare; un moment encore il circule au milieu des constructions de la capitale belge, puis il roule dans la campagne, projectile haletant parcourant lombre.

Au jour, nous entrons dans Central-Bahnhof, la gare de Strasbourg.

Je distingue confus?ment la ville, qui ne se console pas d?tre s?par?e de la France, ce que ma qualit? dAnglais ne memp?che pas de trouver parfaitement raisonnable.

Nous sautons dun train dans un autre. Et ? toute vapeur, ? travers les plaines dAlsace, du duch? de Bade, des massifs de la Schwarzwald, cette pittoresque cha?ne de montagnes bois?es de la For?t Noire. ? pr?sent nous avons pass? dans le Wurtemberg. Je reconnais cela aux parements des uniformes des gendarmes, qui, revolver ? la ceinture, se tiennent immobiles dans les gares, tels des statues charg?es de rappeler aux hommes que la loi est respect?e en Allemagne, et quil en cuirait ? quiconque saviserait de loublier.

Quelques tours de roue encore. Nous sommes en Bavi?re. Des soldats au casque de cuir surmont? de la chenille noire, semblent avoir ?t? plac?s l? tout expr?s pour nous donner ce renseignement g?ographique.

Munich! tout le monde descend!

Je traduis, nest-ce pas, Car tout le monde ne comprend pas les Allemands lorsquils expriment cela dans leur langue:

M?nchen! Alles aussteigen!

Une voiture nous conduit dans un h?tel parfaitement tenu, ?difi? sur la rive de lIsar, la rivi?re bleue qui traverse la cit?.

Nous allons pouvoir nous reposer, car lExpress-Europ?en, qui doit nous acheminer sur Vienne, ne passera que le lendemain dans lapr?s-midi.

Mais les m?urs des h?teliers sont les m?mes dans tous les pays.

Au bureau de lh?tel, avant m?me que nous ayons, miss Tanagra et moi, dit ce que nous souhaitons comme logement, on nous pr?sente un registre et lon nous invite ? y inscrire nos noms, pr?noms, profession, lieu de provenance, lieu de destination.

? ma profonde surprise, ma compagne me prend la plume des mains et se penche sur le carnet. Pourquoi? Jaurais aussi bien quelle m?me ?crit baronnet Willms et sa s?ur Lydia. A-t-elle craint que jaie oubli? ce nom depuis Bruxelles?

Ah! by Jove! Ce nest pas cela. Il para?t que dans le parcours, jai perdu la qualit? de baronnet, et je crois bien aussi celle dAnglais.

Elle ?crit:

Comte de Graben-Sulzbach, de Vienne (Autriche) et son ?pouse.

Mon ?pouse! Cest stupide quand on souhaite tendrement une chose, d?prouver pareille angoisse ? lire ce qui est le but de lexistence.

Mon ?pouse! Je rougis jusqu? la racine des cheveux.

Miss Tanagra aussi doit avoir ressenti une pointe d?motion, car sa main nest plus aussi assur?e lorsquelle trace au-dessous de nos nouveaux noms, cette ligne dune v?rit? relative:

Venant de Biarritz, se rendant ? Vienne.

Pour Vienne, cest vrai; mais pour Biarritz!!!

Une question du directeur de lh?tel tombe au milieu de mes r?flexions, les met en d?bandade, ? linstar dun pav? jet? dans une assembl?e de grenouilles. Cet homme, raisonnablement ob?se, une barbe de fleuve, rouge ainsi que ses cheveux clairsem?s entre lesquels la peau du cr?ne appara?t rose comme l?piderme dun petit porc de lait, cet homme questionne obs?quieusement:

Quelles chambres mettrai-je ? la disposition de M.le comte et de Gn?dige Frau comtesse.

Gn?dige, peste! On voit bien que lAllemand a le respect inn? des titres.

Mais ma compagne de voyage r?pliqua sans s?mouvoir.

Un appartement deux chambres et un salon.

Lhomme ? la barbe ardente sinclina tout ? fait bas. Les Allemands ont aussi le respect des gens qui font de la d?pense.





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