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Le canon du sommeil

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Vous accepterez bien une bank-note anglaise. Je nai pas chang? encore.

Oh! mon fr?re, le change est facile ? Boulogne, o? vos compatriotes apportent laisance et se montrent g?n?reux pour nous.

Je minclinai. Elle me devenait sympathique cette ?pouse du Ciel qui glorifiait la g?n?rosit? britannique.

Je sortis mon portefeuille.

? ce moment, la s?ur sadressa au g?rant:

Vous seriez tout a fait aimable de me pr?c?der chez le voyageur voisin. Je souhaite r?duire au minimum le temps que je vous oblige ? perdre.

Le manager sinclina et alla frapper ? la porte voisine dans le corridor.

Je d?posai une bank-note de cinq livres (125 francs) dans laum?ni?re noire que me pr?sentait la qu?teuse.

Celle-ci me remercia dune inclination de la t?te, puis me tendant un papier pli?:

Acceptez le remerciement des R?demptionnistes La pri?re qui y est jointe est toujours exauc?e par Celui qui, ignorant la haine, est tout amour.

Et elle sortit lentement, me laissant avec mon papier ? la main.

Quand on na rien ? faire, on lit avec avidit? tous les papiers qui tombent sous la main. Je d?pliai donc celui que je tenais de la religieuse et

Et les R?demptionnistes de Pont-de-Briques ne se douteront jamais de l?motion stup?faite qui envahit Max Trelam, correspondant r?put? du Times.

Javais sous les yeux quelques lignes manuscrites dune ?criture qui m?tait ? pr?sent famili?re.

C?tait l?criture ?l?gante de la Tanagra.

Et je lus ceci:

Aussit?t quau cours de ma qu?te, je serai entr?e chez M.Agathas Block, profitez de ce que je le mettrai, durant quelques minutes, dans limpossibilit? de vous surveiller, pour sortir sans bruit.

Traversez la cuisine, la courette qui est en arri?re. Il existe l? une porte sur une ruelle. Tournez ? gauche. Cinquante m?tres plus loin vous verrez une porte rouge?tre dans la muraille de droite. Frappez-y trois coups. Elle souvrira. Apr?s laissez-vous guider.

La d?livrance annonc?e se pr?sentait de la fa?on la plus inattendue.

Mais linstant n?tait pas aux exclamations, il fallait agir.

La religieuse en ?tait-ce une? avait laiss?e ma porte entrouverte, comme pour me faciliter ma t?che. En mapprochant, je pouvais lentendre aller de chambre en chambre, avec le g?rant qui, d?cid?ment, marquait un z?le louable ? lendroit de lh?pital de Pont-de-Briques.

Elle p?n?trait ? ce moment chez les voyageurs voisins dAgathas Block.

Il fallait me tenir pr?t.

Jenlevai ma valise et la posai sur le plancher aupr?s de moi.

Une minute La R?demptionniste est de nouveau dans le corridor, pr?c?d?e du g?rant qui frappe ? lhuis de mon pers?cuteur, avec les m?mes toc toc respectueux, je le constate, que ceux qui mavaient favorablement dispos? tout ? lheure.

Ils entrent. Ils sont entr?s. La porte se referme. La voie est libre.

Je me coule dehors, le c?ur battant Tout va bien, je descends lescalier.

Je me jette ? travers la cuisine, o? les marmitons me regardent ?bahis. Je suis dans la courette, dans la ruelle.

? gauche, ma dit le billet Je vais de ce c?t?, je cours. Une porte rouge?tre se d?coupe dans la muraille qui borde la voie ? ma droite. Je marr?te, je frappe trois coups.

Le battant tourne sur ses gonds. Je me pr?cipite dans un jardin fruitier et, lissue referm?e, je marr?te interloqu?, devant une robuste Boulonnaise en jupon court, en casaque de futaine, qui me dit tranquillement:

Que le monsieur anglais me suive. La voiture est attel?e. Il sera ? Pont-de-Briques dans un petit quart dheure.

Ah! balbutiai-je sottement, nous allons donc ? Pont-de-Briques?

Heureusement, mon interlocutrice ny entendit pas malice.

Nous, non. Le monsieur y va, ?a cest s?r. Mais moi, je reste ? la maison. Quest-ce que mon homme dirait si je me trimbalais en voiture avec un monsieur.

Jeus lair de fr?mir ? la pens?e de ce que dirait cet homme et je traversai le jardin, dans les pas de la comm?re. Par un portillon ? claire voie, nous pass?mes dans une cour pav?e. Entre les pierres poussaient des herbes folles.

Mais, une berline, attel?e de deux vigoureux chevaux stationnait l?, semblant ?tonn?e de se trouver en pareil lieu.

La Boulonnaise me poussa dans le v?hicule, veilla ? ce que ma valise f?t bien pos?e en ?quilibre sur la banquette du devant.

Vous ?tes mille fois bonne, madame, crus-je devoir prononcer.

La femme me regarda avec un gros rire.

Bon la dame de monsieur a pay? ? la largesse; ?a ne serait mie honn?te de faire mal louvrage.

La dame de monsieur! Qui appelait-elle ainsi? Je crois bien que je sentis une rougeur monter ? mes joues en songeant que ce pourrait bien ?tre miss Tanagra.

Ma dame elle Cela ne me r?voltait certainement pas. Alors que signifiait l?motion qui mavait envahi?

Je me le demandais encore, quand la comm?re sadressant au cocher immobile sur le si?ge:

Vas-y, mon fieu! Et bon train La route est large.

La porte charreti?re ?tait ouverte, sans que je susse par qui, ni comment.

Le cocher toucha ses chevaux; l?quipage se prit ? rouler, memportant vers Pont de Briques et dans linconnu.

XI.LE C?UR A SES RAISONS!

Le vrai peut quelquefois n?tre pas vraisemblable.

Jen ?tais la preuve respirante, ambulante et constante.

N? sinc?re jusqu? la brutalit?, il semblait que mon ?me ne br?l?t de se donner qu? des ?tres, entra?n?s par les n?cessit?s de lespionnage, aux antipodes de la sinc?rit?. Je me faisais leffet dun sujet anglais, d?sireux immens?ment de se marier ? lune des jolies cr?oles de notre colonie de la Trinit?, et qui pour atteindre ce r?sultat agr?able, s?vertuerait ? noffrir son c?ur qu? des Chinoises.

Ceci ne veut pas dire que les Chinoises sont m?prisables, loin de l?. Je me souviens quautour de P?kin, lorsque le Times my envoya ? loccasion de lAffaire des Jades Rouges, je fus surpris par la gr?ce et la beaut? d?licate des ladies ambr?es de la r?gion.

Jai voulu simplement citer deux types de beaut?, totalement diff?rents, occupant chacun lune des deux extr?mit?s dun diam?tre terrestre.

Les r?flexions qui pr?c?dent me remplissaient le cr?ne, tandis que la voiture memportait sur la route de Pont-de-Briques.

Nous avions gagn? les quais, ? hauteur du Casino, puis filant vers le pont tournant, laissant ? droite la statue du bienfaiteur Jenner, bronze et vaccine, nous avions rejoint la route qui, par Pont-de-Briques, court parall?lement ? la c?te jusqu? ?taples.

En dehors des usines de ciment Portland, aux toitures saupoudr?es des poussi?res blanches de la fabrication, le chemin parcouru na rien de bien int?ressant. Aussi, d?laissant le paysage, m?tais-je plong? dans le spectacle que moffrait ma pens?e int?rieure.

Ah! l? par exemple, je d?couvrais des points de vue accident?s, plus pittoresques m?me que je ne laurais souhait?.

Je d?couvrais que par une pente que je navais pas soup?onn?e jusqu? ce moment, j?tais entra?n? vers la tendresse Et lobjet de ce sentiment ?tait la personne myst?rieuse, ?trange, qui venait de me d?livrer dAgathas.

Moi, le sinc?re, d?couvrant mon amour, ? la faveur dun d?guisement!

Nos amis fran?ais prennent les ?volutions de leur c?ur avec une douce et souriante philosophie. De la blonde ? la brune, ils passent sans lutte, sans ?moi, d?clarant que leur volont? ny est pour rien, quils sont victimes dune fatalit? historique, atavique, scientifique, psychologique. Pour un peu, ils invoqueraient la loi de lAttraction Universelle de notre grand Newton.

Mais moi, je suis anglais, nest-ce pas, et jaime en anglais, ce qui signifie que je prend tr?s au grave les conversions de mon personnage sentimental.

Et mon ?volution amative prit pour moi les proportions dune r?volution.

J?tais au plus fort de la bataille entre mes deux moi, dont lun r?clamait imp?rieusement des ?claircissements, alors que lautre se d?clarait inapte ? en fournir, quand larr?t brusque de la voiture me rappela ? la conscience de la r?alit?.

Je regardai au dehors. Nous ?tions dans une rue. En bordure du trottoir, une maison sur laquelle se lisaient ces trois mots:

Postes, T?l?graphe, T?l?phone

Ce que vos journalistes, ?conomes de leurs colonnes, traduisent par la formule abr?g?e de P. T. T.

Au m?me instant, le cocher, apercevant mon visage ? la porti?re, se penchait sur son si?ge et pronon?ait dun accent convaincu:

Nous sommes arriv?s, monsieur le gentleman.

Hein! mexclamai-je! Arriv?s? O? cela?

Mais au bureau des Postes de Pont-de-Briques, donc!

Quai-je ? faire au bureau de la poste, mon ami?

Lhomme haussa les ?paules avec une expression de superbe indiff?rence.

Cela, je nen sais rien, et je suppose que monsieur le gentleman veut samuser ? mes d?pens. On ma dit: P?treke

P?treke, r?p?tai-je, interloqu? par ce vocable inconnu?

Et oui, P?treke, comme on dit dans le pays, vu que je mappelle Pierre, pour vous servir. Donc, la Lo?se ma dit: P?treke, tu vas conduire le monsieur anglais ? la poste de Pont-de-Briques. La carriole est pay?e, mais bien s?r quil te donnera pourboire pour la bistouille[2]2
La Bistouille, prononcez bistoulle, est une boisson de lArtois Boulonnais et Flandre compos?e de caf? et de beaucoup dalcool de grains ou de geni?vre.


[]
, sil est content de toi.

On ne vous a pas dit autre chose?

Non, sur le nez du g?ant Gayant, on na pas ajout? un flin.

En d?pit de la locution locale, je compris que le brave gar?on exprimait la v?rit?. Son invocation du g?ant Gayant, ce h?ros l?gendaire des kermesses du Nord, me d?montrait sa parfaite v?racit?.

Aussi, je descendis sur le trottoir, d?cid? ? me laisser conduire par le hasard.

Le pourboire pour la bistouille remis au cocher lui parut vraisemblablement large, car il me regarda avec attendrissement, en pronon?ant celle phrase dot?e du plus pur parfum du terroir wallon:

Ah! monsieur le gentleman, la Lo?se va b? sur luminer al copette del mongeonne.

Je traduis, car tout le monde ne con?oit pas les myst?res linguistiques du pays wallon:

Ah! monsieur, la Louise, bien s?r, illuminera jusquau toit de la maison.

Puis, faisant claquer son fouet avec enthousiasme, il reprit le chemin par lequel nous ?tions venus. Un instant plus tard, ?quipage et conducteur avaient disparu au tournant de la rue.

Jeus alors une impression de solitude tout ? fait attristante.

Au fond, je jugeais ma situation ridicule. Quoi de plus grotesque, en effet, que de se trouver sur le trottoir, ? Pont-de-Briques, vis-?-vis le bureau de la poste, sans savoir pourquoi lon est l?, sans soup?onner ce que lon peut bien avoir ? y faire.

Mais la porte du bureau de poste souvrit, et dans la baie rectangulaire, comme un portrait anim? sortant de son cadre, apparut miss Tanagra ou plut?t la marquise de Almaceda, dans le m?me costume quelle portait, six mois auparavant, lorsque je laper?us pour la premi?re fois, ? Madrid, au salon du Prado.

Elle me consid?ra un moment. On e?t cru quune joie fugitive fleurissait ses joues de roses, puis elle me tendit la main, et dun organe un peu voil?, un ?moi se devinant sous la tranquillit? des paroles:

Je viens dadresser aux dames R?demptionnistes de Pont-de-Briques, un mandat de deux cent quarante-cinq francs. Je tenais ? me d?barrasser du produit de la qu?te faite par mes soins ? lh?tel Royal de Boulogne.

Jinclinai la t?te pour approuver. Sur lhonneur, je me sentais incapable de prononcer une syllabe, f?t-elle monolitt?rale.

Elle reprit:

Offrez moi le bras. Mon automobile qui ma permis de vous pr?c?der de quelques minutes ici, stationne dans une rue lat?rale.

Jarrondis le bras. Elle y appuya l?g?rement sa main finement gant?e.

Voici la seconde fois que nous nous promenons ainsi, fit-elle dun ton ind?finissable la premi?re, c?tait

Elle sarr?ta, son regard semblant me supplier de continuer. Du coup, je retrouvai la facult? de mouvoir ma langue.

C?tait ? Madrid, dans les salons de la Casa-Avreda, ? la f?te donn?e par le comte allemand, ce Holsbein Litzberg.

En lhonneur de sa fille, Ni?te, qui ny parut pas.

En lhonneur de cette victime, murmurai-je.

Miss Tanagra me consid?rait toujours. Ses yeux bleus-verts semblaient vouloir fouiller dans mon esprit. Elle poursuivit apr?s un instant de silence:

Victime! H?las! le monde est rempli de victimes.

Il y avait une vibration douloureuse dans son intonation. On sentait quune pens?e sombre oppressait affreusement mon interlocutrice. Et en moi s?panouit brusquement le d?sir dapaiser lanxi?t? que je devinais.

Je suis s?r de ce que vous affirmez Des victimes de la fatalit?, irresponsables en toute justice, innocentes se d?battant au fond des ab?mes, oui, oui, le monde en contient beaucoup.

Une clart? scintilla dans ses regards soudainement devenus troubles.

Le croyez-vous vraiment?

Les ignorants de la vie, seuls doutent de cela. Et ils ne connaissent point lindulgence, le pardon, labsolution, ces id?ales conqu?tes de la science douloureuse de vivre.

Javais limpression de couler une heure d?cisive. Notre pens?e allait bien au del? des paroles prononc?es. Je percevais quelle m?coutait avec toute son ?me, et que par del? les mots, elle entendait le murmure de ma pens?e.

Et tout ? coup, au moment o? nous tournions langle dune rue adjacente, o? je distinguais ? vingt m?tres de nous un robuste landaulet automobile arr?t? au long du trottoir, ma compagne pronon?a dun ton presque indistinct, comme un sanglot et comme un cri despoir ?perdu, mont? de son c?ur ? ses l?vres, cette phrase ?trange:

Ah! oublier le pass?! Ne plus voir que lavenir lImpossible dresse sa muraille noire il barre la route Il ne peut ?tre vaincu.

Nous arrivions aupr?s de lautomobile, le m?canicien, assis au volant, porta la main ? sa casquette, mindiquant ainsi que le v?hicule ?tait celui que mavait annonc? miss Tanagra.

Jouvris la porti?re du landaulet; mais avant que la jeune femme e?t pos? sa bottine sur le marchepied, je saisis sa main, toujours appuy?e sur mon bras, et rivant mon regard sur son regard, comme pour lui permettre de lire au fond de moi-m?me, je lui dis dun ton volontaire, ?nergique, d?finitif:

LImpossible nexiste pas pour qui sait comprendre et vouloir.

Elle frissonna toute. Pendant une seconde, un voile s?pandit sur sa physionomie, ses paupi?res palpit?rent comme clignotant sous une clart? brusque trop vive, puis ses grands yeux angoiss?s disant ? la fois le doute et lespoir:

Les circonstances qui engagent dans une voie, obligent parfois ? la suivre immuablement.

Je saisis. Elle me d?clarait quelle ne pouvait pas renoncer ? ?tre espionne!

Ce qui dailleurs ne memp?cha pas de r?pliquer avec la conviction la plus contagieuse:

Victime des circonstances; victime des hommes, nest-ce pas toujours ?tre victime.

Oui, certes; mais une victime qui continuera ? sembler coupable au plus grand nombre.

Je lui souris pour lui r?pondre par ce d?testable petit calembour o? je mis cependant tout ce quil y avait damativit? en moi.

Il est un petit nombre qui se rit des plus grands Il sappelle deux, juste le nombre des voyageurs qui vont prendre place dans ce landaulet.

Ses doigts, que je navais pas l?ch?s, se crisp?rent convulsivement sur les miens, ses l?vres p?lirent, ses paupi?res se ferm?rent violemment, broyant une larme, qui s?parpilla en ros?e sur ses longs cils, puis un soupir, si prolong? que lon e?t cru ? lenvol dune ?me, frissonna dans lair et dune voix lointaine, que je ne reconnaissais pas, elle balbutia:

Prenons place. Le watman a mes ordres Ne parlez pas; laissez-moi songer.

Je vous assure que javais une forte envie de pleurer, comme un dadais, de pleurer ? faire d?border la Serpentine-river de Hyde-Park, et que, cependant, j?tais litt?ralement hors de mon esprit, du fait dune joie supr?me, lorsque je massis aupr?s de miss Tanagra, dans le landaulet.

Comme elle lavait annonc?, le watman savait o? il devait nous conduire, car lautomobile se prit ? rouler aussit?t.

Quelques minutes plus tard, les derni?res maisons de Pont-de-Briques laiss?es en arri?re, nous filions ? travers la campagne verdoyante de cette riche r?gion du Boulonnais.

XII.SOURIRES D?MES

Le silence le plus absolu dura pendant environ une demi-heure.

Je regardais ma compagne ? la d?rob?e. Elle paraissait avoir oubli? ma pr?sence.

Le visage immobile, les yeux fixes, on e?t dit quelle suivait en dehors delle-m?me une absorbante et douloureuse pens?e.

Quel orage grondait, sous ce masque que nagitait aucun fr?missement. Oh, je ne doutais pas; elle songeait aux paroles que nous avions ?chang?es tout ? lheure, ? ces circonstances inconnues, qui la rivaient irr?m?diablement ? X.323, ? lespionnage; ? ces circonstances que javais pour ainsi dire promis de consid?rer comme quantit?s n?gligeables.

Qu?tait donc son secret, pour quapr?s mon affirmation, elle ne cr?t pas encore ? la possibilit? de ce que javais souhait? lui donner ? entendre.

Elle me connaissait pourtant. Javais lintime conviction quelle me connaissait infiniment mieux que je ne la connaissais elle-m?me. Elle devait par cons?quent ajouter foi enti?re ? mon engagement. Dans le monde o? je fr?quente, on ne me demande jamais un ?crit. On dit: la parole de Max Trelam est mieux quune signature, car certains contestent leur signature; lui ne conteste jamais la parole donn?e. Je suis fier de cela, je lavoue; car cette confiance m?rit?e me rehausse ? mes propres yeux et surtout elle me d?montre que jai tenu lultime promesse faite ? ma m?re mourante, ? ma ch?re jolie petite maman qui repose dans le cimeti?re de Twickenham, sous la st?le surmont?e dune urne fun?raire qui marque le rendez-vous final o?, Liddy Trelam rejoignit mon p?re Ralph Trelam, o? je les rejoindrai moi-m?me un jour, et o? je pense, en d?pit des mauvais sceptiques destructeurs despoirs quils ne remplacent par rien d?quivalent, o? je crois que toute la famille sera unie, ainsi quau tennis o? j?tais tout petit, entre mes chers regrett?s, dans notre gentil cottage de Carlton-Bills.

Comme mon affection ouvre des parenth?ses! javais commenc? ? parler de ma ch?re blonde, et douce et aimante maman, pour rappeler que nos derni?res paroles, avant lin?vitable s?paration, avaient ?t? celles-ci:

Max, mon ch?ri, je recommande. Soyez toujours droit, pour r?jouir, chez Celui qui Est, votre p?re et votre m?re quil rappelle ? Lui.

Je serai droit, m?re aim?e. Votre Max sera ainsi.

Et jai ?t? cela. Et quand je s?journe ? Londres, si press? de besogne que je sois, je ne manque pas, dans chaque huitaine, de faire visite ? mes morts inoubli?s, dans leur r?sidence de Twickenham. Et jai la sensation tr?s nette, tr?s bonne, quils ne sont pas loin de moi.

Je m?tonnais donc, je minqui?tais m?me ? la pens?e que miss Tanagra pouvait conserver quelque m?fiance de mes engagements si clairs cependant.

Mais enfin elle sembla prendre une r?solution.

Son visage se ranima. Ses yeux cess?rent dinterroger le vide. Elle dirigea sur moi leur rayon clair, puis doucement:

Vous ne vous demandez pas o? je vous conduis.

Non, ? quoi bon; jai en vous toute confiance, moi.

Elle eut un sourire empreint de cette m?lancolie qui mavait frapp? d?s notre premi?re entrevue.

Je veux la m?riter en vous apprenant que nous nous rendons dabord en Belgique, ? Bruxelles, par St Omer, Hazebrouck, Armenti?res, Wattrelos, Renaix, Molembeek et Ixelles. Nous y serons ce soir. Autre chose, ? pr?sent. Mon automobile mattendait ? Boulogne, sur le quai du Casino. Cest en religieuse que jy suis mont?e, en quittant lh?tel Royal. Sur la route, les stores baiss?s, je suis devenue celle que vous voyez en ce moment. Pour vous, jai voulu reprendre ma v?ritable apparence, mon v?ritable visage. Vous le voyez, moi aussi jai confiance.

Elle me renvoyait le reproche formul? malgr? moi un moment plus t?t.

Puis, comme si mon esprit lui ?tait un livre ouvert, elle r?pondit ? tout ce qui avait rempli mon cerveau depuis notre d?part de Pont-de-Briques.

Vous disiez, nest-ce pas, qu? deux, on peut braver lopinion du monde et m?me les circonstances.

Je restai un instant muet, stup?fait de voir lentretien se renouer au point m?me o? il s?tait interrompu. Pourtant la conviction quil me fallait parler ? tout prix, me rendit ma pr?sence desprit.

Je le disais parce que je me reconnaissais pr?t ? le prouver.

Elle me regarda avec une expression infiniment douce.

Oh! Je nen doute pas. Je sais la droiture de Max Trelam. Notre conversation, croyez-le, je ne consentirais ? lavoir avec personne autre. Toutefois, on ne peut r?ellement d?montrer que ce que lon conna?t en totalit?. En dehors de la connaissance des choses, on peut agir plus ou moins charitablement; on ne peut rien prouver, sinon son bon c?ur.

Nest-ce point suffisant, interrompis-je?

Elle mimposa silence du geste.

Cela vous para?t suffisant; mais dautres ont des exigences plus grandes. Ils veulent que le cerveau marche de concert avec le c?ur, que la raison approuve le sentiment. Ils croient quainsi seulement les st?riles regrets peuvent ?tre ?vit?s.

Quels regrets?

Ceux qui naissent de laccomplissement des irr?parables g?n?rosit?s.

Son visage ?tait devenu grave. Il y avait en elle, ce je ne sais quoi de troublant, de dominateur qui, si mes souvenirs de lUniversit? de Cambridge sont exacts, devait ?tre lapanage des pythonisses rendant les oracles obscurs qui guidaient les populations antiques.





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