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Le canon du sommeil

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Mais ce cocher, hasardai-je?

Au fond, j?tais tr?s embarrass?. Il me semblait que les facult?s exceptionnelles dont mavait gratifi? le patron se trouvaient absolument en d?faut.

On avait enlev? Miss Ellen, et c?tait sa compagne Ruthie que lon avait fait promener ? travers la ville, ? la faveur dune mystification cruelle du plus mauvais go?t.

? ma question, Mrs. Trilny r?pondit:

Le cocher avait d?pos? les voyageuses ? quelques pas de la maison Niellan, sur Trafalgar-Square, et avait tir? de son c?t? sous le pr?texte dautres courses urgentes ? faire.

Et miss Ellen?

Pendant labsence de sa compagne, elle avait disparu.

Je perdis la t?te. Entre nous, je ny comprenais rien. Je me trouvais en pr?sence de la bouteille ? lencre dans toute son horreur.

Pourrais-je voir la chambre de la jeune personne?

Certainement, consentit mon interlocutrice avec un touchant empressement.

Veuillez me guider.

Mrs. Trilny ne se le fit pas dire deux fois. Elle mindiquait la topographie des lieux, tout en marchant. Nous suiv?mes un corridor-vestibule reliant le jardin dentr?e ? la cour de r?cr?ation, augment?e dun stand de gymnastique, dun cours de tennis, etc.

Sur ce couloir, souvraient les portes du r?fectoire, de lescalier descendant aux cuisines. Au milieu ? peu pr?s, le mur de droite pr?sentait une solution de continuit? livrant passage ? un escalier, aux marches recouvertes de sparterie et acc?dant aux chambres ? dormir, ? linfirmerie. Au-dessus de cela, la toiture. Celle-ci, pr?cis?ment dans la partie qui recouvrait la chambre des jeunes filles Ellen et Ruthie, formait terrasse. Ce coin de l?tablissement ?tait une annexe de construction r?cente, primitivement destin?e ? un cours de dessin et daquarelle.

Ma visite ? la chambre de la disparue ne mapprit rien.

La jeune Ellen avait d? sortir par la porte ?videmment. Mais alors, elle avait eu ? parcourir le chemin que je venais deffectuer en compagnie de Mrs. Trilny, pour aboutir au vestibule du rez-de-chauss?e, dont les deux baies oppos?es, ouvrant sur les jardins, avaient ?t?, apr?s le d?part de Ruthie Niellan, obtur?es par d?pais volets assujettis au moyen de barres de fer rendues absolument fixes par des cadenas, dont la Directrice gardait les clefs.

Ce point ne faisait point doute. Mrs. Trilny se souvenait parfaitement quau retour de Ruthie, elle avait cherch? un bon moment lesdites clefs que, par inadvertance, elle avait gliss?es dans le tiroir de son bureau, devant lequel elle s?tait tenue toute la soir?e, occup?e ? des comptes trimestriels.

Dautre part, toutes les crois?es du rez-de-chauss?e ?tant garnies de grilles, il devenait math?matiquement impossible que miss Ellen e?t gagn? le jardin par le rez-de-chauss?e.

Si lon ajoute quau premier ?tage, toutes les chambres d?l?ves ?taient occup?es, qu? linfirmerie, les deux infirmi?res brevet?es, attach?es ? l?tablissement, d?claraient s?tre livr?es, jusqu? onze heures (au retour de Ruthie, on avait constat? quelles ?taient encore debout), ? une controverse m?dico-biblique, sur la question palpitante de savoir si les ulc?res de Job sur son fumier, navaient point un caract?re variqueux, on arrivait ? cette conclusion inadmissible que l?l?ve disparue avait quitt? sa chambre par le vasistas donnant sur le toit.

Machinalement, plut?t pour avoir lair dagir que de propos d?lib?r?, je furetais dans la pi?ce; jouvrais les tiroirs des meubles o? les gentilles habitantes enfermaient leurs rubans, leurs parures.

Sous ma main se trouva une photographie, format album.

Je la regardai sans le moindre int?r?t, je vous assure; mais ? peine y eus-je jet? les yeux, que mon int?r?t s?veilla avec une violence qui marracha une exclamation stup?faite.

Ah!

Mrs. Trilny accourut vers moi, me croyant indispos?.

Vous souffrez, fit-elle avec une inqui?tude quasi maternelle?

Moi, je lui pr?sentai la photographie.

Quest-ce que cest que ?a?

Ma voix sonna rauque. Mes yeux devaient ?tre ?gar?s. Javais certainement lair dun fou. Et ce fut dun accent surpris en v?rit?, que la directrice murmura:

Cest un portrait que ces ch?res enfants ont fait faire, lors de notre f?te scolaire de mai. Tout le pensionnat, je crois, a eu recours au talent du professeur Stebb, vous connaissez sans doute, une m?daille dor ? la derni?re exposition dart photographique.

Et comme je secouais la t?te, elle reprit avec le souci ?vident de ne pas me m?contenter:

Vous voulez savoir laquelle des deux est la ch?re petite disparue? Eh bien, cest celle qui occupe la gauche de la photographie lautre, Miss Ruthie Niellan.

Je me laissai tomber sur une chaise en mempoignant le cr?ne ? deux mains.

Miss Ellen ?tait le portrait frappant de la marquise de Almaceda, de la Tanagra myst?rieuse dont ma pens?e s?tait si souvent occup?e d?j?!

Frappant, oui, je le r?p?te.

Cheveux bruns, parmi lesquels brillent des cheveux dor?

Oui, balbutia la directrice avec un regard stup?fait.

Des yeux dune couleur ind?finissable, dont on ne sait dire sils sont verts ou bleus.

Oui, fit-elle encore. Et par r?flexion Comment pouvez-vous distinguer cela sur une photographie au platine?

Je ne tins aucun compte de la question. J?tais hypnotis? par cette image soudain apparue. Quoi? ?tait-il possible que pareille ressemblance exist?t? Car elle ?tait effrayante la ressemblance M?mes traits, m?mes lignes du corps, m?me ?l?gance souple; tout au plus d?couvrait-on dans la physionomie une tendance ? la gaiet? qui manquait ? ma Tanagra.

Oui, miss Ellen devait ?tre gaie, tandis que lautre souffrait dune incurable m?lancolie.

Cette jeune fille aimait rire, jouer Elle ?tait de nature joyeuse.

Un joli et m?lodieux pinson, sexclama la vieille dame.

Puis, joignant les mains:

Oh! vous m?ritez bien votre r?putation; jamais je naurais pens? quun homme pouvait d?couvrir tant de choses sur un simple portrait album en noir!

Ah! digne Mistress, je portais en moi une autre photographie, que des jours de sang et de d?tresse avaient grav?e dans mon c?ur.

VII.EN ROUTE

Durant quelques minutes, je demeurai tout ? fait inconscient de moi-m?me.

La Tanagra, Miss Ellen, deux sosies. Sans compter le troisi?me que mavait indiqu? tout ? lheure la bonne Mrs. Trilny, la maman de miss Ellen, blonde, quarante ans, mais ressemblant si parfaitement ? sa fille, que la directrice navait pas h?sit? ? reconna?tre leur ?troite parent?.

?tre blonde, para?tre quarante ans, on y peut arriver par d?guisement, maquillage, teinture On na jamais certainement l?ge que lon para?t, ni les cheveux que lon semble avoir.

Pourquoi cette r?flexion dapparence inopportune?

Parce quun rapprochement s?tait op?r? automatiquement en mon esprit.

La m?re dEllen s?tait pr?sent?e la veille ? la pension. Le matin un boy, mavait apport? une lettre de Tanagra menjoignant de quitter Londres. Pourquoi ces deux femmes nen feraient-elles pas une seule?

Mon trouble c?r?bral augmentait de seconde en seconde, et je ne puis penser, sans inqui?tude, ? ce qui f?t advenu de mon intellect, si Mrs. Trilny en avait jug? ? propos de me tirer du labyrinthe de mes r?flexions pour me demander:

Pensez-vous quil soit possible d?viter le scandale?

Ah! cest juste. J?tais venu pour cela. Le patron me lavait recommand?, t?cher d?viter le scandale ? Trilny-Dalton-School, ? la digne directrice qui avait pr?f?r? sadresser au Times plut?t qu? Scotland-Yard.

Une phrase inepte me monta aux l?vres. Je la pronon?ai, par exemple, dun ton sentencieux qui impressionna mon interlocutrice.

Quand on souhaite quautrui ne parle pas dune chose, il convient de nen pas parler soi-m?me.

La respectable dame me consid?ra un instant, puis dune voix h?sitante:

Voulez-vous dire que je dois faire le silence sur la disparition de la pauvre enfant?

Cest bien l? ce que jexprime.

Vous avez donc reconnu do? vient cette triste aventure?

Oui et non, fis-je, un peu embarrass?, je lavoue.

Mais une pens?e subite me rendit mon aplomb.

Oui, cest oui, d?cid?ment. Je pars dans un instant pour le Continent et jai limpression que jy rencontrerai une personne, ? qui il sera bon de conter laventure avant de se livrer ? quelque d?marche que ce soit.

Mais, la directrice semblait h?sitante, mais si la pauvre m?re venait me r?clamer sa fille?

Envoyez-la au Times

La vieille dame me saisit les mains, les serra avec force.

Je comprends il y a un secret que vous ne croyez pas pouvoir me confier. Et alors vous mindiquez quau Times, tout sexpliquera. Merci, merci Ah! je suis bien heureuse davoir fait votre connaissance.

Je profitai de ce quune pendule scolaire sonna la demie apr?s huit heures pour prendre cong?, sans mexpliquer davantage.

La confiance de Mrs. Trilny me remplissait de confusion. Pauvre dame qui rendait hommage ? ma discr?tion, sans soup?onner que le myst?re mapparaissait beaucoup plus compliqu? qu? elle-m?me.

Bah! ? d?faut de la r?alit?, donner lillusion est encore une bonne action. Sur cette r?flexion, d?montrant ? tout le moins mon ardent d?sir de vivre en bonne intelligence avec moi-m?me, je macheminai vers la gare de Charing-Cross.

Tedd, mon boy, mattendait, ma valise dune main, mon ticket de lautre. Je lui lis sommairement mes recommandations pour la garde de mon appartement; comme je ne savais trop o? le hasard de laventure allait mentra?ner, je lui enjoignis, au cas o? un fait grave se produirait, de lins?rer au Times, ? la colonne Petite correspondance sous les initiales M.T X. Le Times se trouve partout. De la sorte, je serais avis? certainement.

Apr?s quoi, je le renvoyai ? la douce oisivet?, qui serait son apanage durant mon absence.

Il me restait vingt-sept minutes ? d?penser avant lheure du d?part.

Jen profitai pour me lester dune couple de sandwiches, dun verre de porto-wine, et cette satisfaction stomacale accord?e au personnage pr?occup? que j?tais, je gagnai le quai, pris place dans un compartiment de first class (premi?re classe) et mabandonnai ? une r?verie qui, je suis forc? de le reconna?tre, n?tait point pour flatter lorgueil dun roi du reportage, lequel se sentait parfaitement esclave des ?v?nements.

Une secousse, le train part. ? ce moment un voyageur bondit en trombe dans le compartiment, jette sa valise dans le filet, puis sa canne, son chapeau, se laisse tomber sur la banquette dans langle oppos? ? celui que joccupe et lance ? haute voix:

By devil, jai fris? le ratage du smoking (fumant).

Lexpression indiquait que lindividu avait cette mauvaise habitude, trop r?pandue dans la soci?t? londonienne, de parler cockney, cest ? dire une langue verte des salons, qui na aucun rapport avec la belle langue anglaise et qui donna ? ses adeptes un air de palefreniers d?guis?s en gens du monde.

Apr?s cette entr?e bruyante, du reste, mon compagnon de voyage s?tait accol? dans son angle et avait paru sabsorber dans la lecture dun journal.

C?tait un homme de taille au-dessus de la moyenne, sec, nerveux, ?videmment vigoureux. Son visage bronz? mapparaissait inqui?tant. Larcade sourcili?re tr?s en relief, le menton carr? d?celaient la volont? dominatrice, et dans ses yeux gris, ? reflets dacier, sur ses l?vres minces, un adepte de Lavater ne?t pas h?sit? ? diagnostiquer la cruaut?.

Au demeurant, il me d?plaisait ? tel point, que si le voyage avait d? se prolonger, jaurais chang? de compartiment.

Ceci para?t absurde, nest-ce pas. Eh bien, ce souvenir est lun de ceux gr?ce auxquels je ne plaisante plus quand on me parle de pressentiments.

Parfaitement, mon moi se r?voltait contre cet inconnu. Il le trouvait n?faste ? mon endroit. Pourquoi faut-il que lhomme pr?tendu civilis? d?daigne son instinct?

Ah! Si javais ? ce moment cass? la t?te au personnage, si je lavais envoy? par la porti?re sur la voie, jaurais ?vit? bien des malheurs et mon acte brutal e?t ?t?, au point de vue de la justice absolue, une bonne action.

Enfin, ceci sans doute ne devait pas ?tre. ? quoi bon les regrets st?riles.

? dix heures quarante, le train me d?posait sur le quai du port de Folkestone, ? deux pas de lembarcad?re du steamer Marguerite, ? destination de Boulogne.

Je descendis, gagnai la passerelle dembarquement.

Mon compagnon de voyage ex?cuta les m?mes mouvements.

? lhomme de peine qui s?tait charg? de ma valise, jenjoignis de la d?poser au bar-buffet du steamer. Mon compagnon de route donna vraisemblablement un ordre semblable au porteur de son bagage, car celui-ci embo?ta le pas ? mon homme de peine.

Ah! Mais, il maga?ait le personnage aux yeux gris.

Une fois encore, je me d?clarais ?tre stupide. Il est in?vitable que des voyageurs suivant une m?me direction, accomplissent des actes identiques. Je m?tais assez d?plac? dans ma vie pour ?tre fix? ? cet ?gard.

Pour me distraire, jexaminai les passagers qui embarquaient.

Des touristes, des voyageurs de commerce allant drainer les poches des clients du continent, lin?vitable pasteur accompagn? de son ?pouse et de ses sept enfants form?s en mon?me par rang de taille.

Mais jabandonnai la famille eccl?siastique pour faire don de mon attention ? une dame qui accourait sur le quai, escort?e par deux commissionnaires charg?s dune multitude de petits paquets. Le tout eut pu ?tre enferm? dans un sac de voyage de moyenne taille, mais sans doute la lady avait voulu r?soudre le difficile probl?me datteindre au maximum de lencombrement avec des colis de petit volume.

Je dis lady, car elle ?tait anglaise ?videmment, anglaise renforc?e m?me avec son long cache-poussi?re ?cossais noir et blanc, aux poches gonfl?es probablement dune autre l?gion de petits paquets; avec son chapeau de paille cercl? dune ceinture de fleurs bleues et jaunes qui criaient m?me sous la clart? ?lectrique du quai, et surtout son immense voile bleu, enroul? autour du chapeau, du cou, du visage, lequel ne laissait pointer quun menu bout de nez, donnant limpression dun chasseur ? laff?t dans une embuscade de tulle.

Par exemple, la jeune femme je lappelai jeune femme par politesse, car son accoutrement lui donnait la forme h?t?roclite dun bagage dou? de mouvement, la jeune femme, r?p?terai-je toujours par politesse, sagitait comme une Fran?aise.

Elle d?ambulait ? petits pas press?s sarr?tant pour presser les porteurs qui marchaient plus vite quelle, puis acc?l?rant son allure afin de les joindre, se mettant ? compter ses innombrables paquets, en personne qui craint de les voir s?garer:

Dix quatorze, seize. O? est le dix-septi?me? Vous avez perdu le dix-septi?me Non, non, je me trompe je lai mis en poche All right! cela va bien.

Sur la passerelle, elle interpella tout le monde.

Personne pour indiquer ma cabine Je suis le nombre: 8 pour Mrs. Dillyfly Ah! l?, sur le pont Je remercie Venez, commissionnaires, venez, le temps est petit, vous d?poserez les bagages dans la cabine Je rangerai ensuite, car il est ?crit quune pauvre femme doit toujours ranger.

Au passage, je notai que si le voile bleu laissait passer le nez en avant, il ne cachait pas non plus en arri?re, un chignon roul? dun blond dor?, d?, selon toute probabilit?, ? une teinture savante.

Deux minutes plus tard, les commissionnaires repassaient sur le quai.

La pauvre petite femme, mistress Dillyfly, proc?dait ? pr?sent au rangement de ses colis.

Presque aussit?t, le mugissement de la sir?ne ?branla latmosph?re.

Les amarres furent largu?es, un panache de fum?e couronna les chemin?es, et la Marguerite se mit lentement en marche sur leau calme du bassin.

VIII.UN CONFR?RE COLLANT

How does he do it? How does he do it?

Comment a-t-il fait cela? Comment a-t-il fait cela?

Je ne sais si vous connaissez ce refrain exasp?rant dune chanson-scie, qui, il y a quelque trente ans, fit fureur ? Londres.

Moi, je la connaissais pour lavoir trouv?e un jour dans un vieux recueil des Succ?s de London-Pavilion.

Vous jugez si je fus surpris de lentendre fredonner presque ? mon oreille.

Oh! C?tait mon compagnon de voyage, que la vue de mistress Dillyfly mavait fait oublier.

Il s?tait accoud? au bastingage, ? deux pas de moi, et il r?p?tait inlassablement:

How does he do it!

Sa m?moire sans doute navait pas conserv? autre chose du Succ?s de London Pavilion.

Il devenait assommant, cet ?tre-l?. Voil?, maintenant, quil arborait la scie.

Je m?loignai et men fus vingt pas plus loin. Mais ? peine avais-je pris place que, derechef, le maudit refrain me sonne aux oreilles.

How does he do it!

Lhomme ?tait l?, tout pr?s de moi. Cette fois, cela d?passait la limite de ma patience. Je me tournai brusquement vers le chanteur.

Je m?loigne, dis-je dun ton pas engageant, et vous serai oblig? de ne pas me suivre. Je d?sire ?tre seul avec ma pens?e.

Et il se frotta les mains avec lexpression de la plus vive satisfaction.

Je le regardais, surpris de cet effet de ma s?v?re invitation. Alors, il parla:

Vous mavez adress? le premier la parole, sir Max Trelam

Vous me connaissez, m?criai-je, mon ?tonnement croissant.

Oui, oui, vous allez ?tre s?r Mais je reprends. Moi, je nosais point vous parler, faute davoir ?t? pr?sent? Mais vous avez commenc?, nest-ce pas; vous avez bris? la glace.

Il appelait cela briser la glace. Eh bien! il n?tait pas difficile.

Alors je puis continuer et pr?senter moi-m?me, Agathas Block, correspondant sp?cial du Standard, votre confr?re, si toutefois le vocable nest point pr?tentieux de la part dun humble interviewer, vis-?-vis du roi du reportage.

Malgr? moi, mon visage se d?tendit. L?tranget? du bonhomme mincita au sourire. N?anmoins jinsistai, avec moins de raideur cependant:

Charm? de la pr?sentation. Mais un confr?re comprendra que, songeant ? maintenir le titre si flatteur quil vient de rappeler, je tienne ? la solitude favorable aux utiles r?flexions.

Oh! je con?ois tr?s bien. Par malheur, je ne puis pas accorder la solitude.

Jeus un haut-le-corps. La tranquille impudence de cet Agathas Block me semblait ahurissante. Est-ce quil ?mettrait la pr?tention de mimposer sa compagnie.

Mais lui, le plus paisiblement du monde, se chargea dextirper mes derniers doutes.

Suivez le raisonnement. Je suis un reporter, moi, comme on en d?couvre treize ? la douzaine Vous saisissez la cons?quence. Beaucoup de peine, peu de profit. Il est bien ?vident que cela mennuie, me para?t d?testable.

Jen suis persuad?, mais

Attendez. Jai acquis le moyen de mettre fin ? cet ?tat p?nible

Je vous en f?licite, mais permettez

Non, ne f?licitez pas encore. Il faut tout savoir. Si vous f?licitez ensuite, je serai tr?s content. Mais si vous ne trouvez pas mati?re ? f?licitations, je me reprocherais davoir accept? celles-ci.

Ah mais! Ah mais! Il devenait insupportable avec ses circonlocutions, la conversation filait comme le macaroni, ce plat national italien qui met le pauvre ?tre en faisant sa nourriture, dans la situation grotesque d?tre reli? par un fil fromager ? lassiette o? senroulent les tubes de la p?te indigeste.

Enfin expliquez-vous.

Cest ? cela que je tends, honorable sir Max Trelam. Jai pens? le roi du reportage est le roi, parce quil reconna?t toujours la meilleure piste, ce qui lui permet de renseigner son journal, plus t?t et plus compl?tement que les autres confr?res.

Je minclinai. Je ne vois pas comment jaurais pu faire autrement.

?videmment, on ne saurait lui demander de divulguer ses proc?d?s

La r?flexion est marqu?e au coin de la sagesse, fis-je ironiquement.

Je suis sage, r?pliqua dun ton grave mon interlocuteur. Aussi ne me suis-je pas arr?t? ? lid?e de vous interroger. Je me suis confi?: il faut que Max Trelam te renseigne malgr? lui.

Malgr? moi Ceci me semble difficile encore.

Mais sans rien perdre de son flegme d?concertant, Agathas Block continua:

Non, cela a lair difficile, mais lair seulement. Supposez que nous soyons un instant des fr?res siamois, indissolublement li?s par un appendice physique.

Grand merci, lan?ai-je dans un ?clat de rire.

Mon bizarre compagnon sabandonna aimablement ? une hilarit? r?flexe, puis reprenant imperturbablement sa d?monstration.

Cela ne vous convient pas d?tre Siamois, je con?ois cela de la part dun bon Anglais Mettons que je devienne votre ombre, ceci devient un lien peu g?nant, ou m?me votre ami, le lien alors est simplement moral.

Tr?ve de suppositions, interrompis-je. Un reporter est, par d?finition un tirailleur, cest ? dire un homme qui doit agir seul.

Agathas inclina la t?te avec une soumission tout ? fait gracieuse.

Alors, vous ne sauriez mindiquer un moyen de b?n?ficier de vos rares qualit?s en toute courtoisie, en toute sinc?rit?. Je vous assure que je vous en aurai une reconnaissance, dont je vous marquerai les effets de fa?on avantageuse.

Eh non! Lid?e m?me, son principe, si je puis mexprimer ainsi, est inadmissible.

Il mest donc interdit d?tre votre fr?re siamois, votre ombre, votre ami?

Insister me ferait douter de votre intelligence professionnelle.

Il marqua un geste d?sol?. Dun ton douloureux, il murmura:





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