.

Le canon du sommeil

( 2 21)



Ou bien ils ont ?t? frapp?s de surdit? collective. Cela arrive souvent aux hommes d?tat. Lauteur comique Morky pr?tend que cest en raison de cette affection sp?ciale de lou?e que les diplomates parviennent si rarement ? sentendre.

C?taient les jeunes gens qui lan?aient ces plaisanteries.

Mais ces tentatives de gaiet? ne rencontr?rent pas d?cho.

? pr?sent, une anxi?t? ?treignait tous ces gens venus au gouvernement pour une f?te. Ils sentaient dans lair un inconnu mena?ant. Le colonel de lEkaterinoslav, avec sa brusquerie militaire, exprima la pens?e que tous h?sitaient ? ?mettre:

Il faudrait ouvrir la porte. Ce silence persistant nest pas naturel.

Seulement les d?l?gu?s s?taient enferm?s. Bah, un petit lieutenant de la division de G?orgie qui, pour occuper la monotonie des garnisons du Caucase, avait appris la serrurerie et que ses camarades de promotion avaient surnomm? ? cause de cela: Louis XVI, se chargea de mettre la serrure ? la raison.

Lon entra en tumulte. Les d?l?gu?s ?taient l?, autour de la table au tapis vert, brod? aux angles des aigles imp?riales dor.

Seulement aucun ne pouvait plus sapercevoir de la violation de la salle des s?ances Ils ?taient morts, morts de rire, comme le d?put? italien de Trieste. Et tous les cinq avaient conserv? sur leur visage immobile, ce rire d?moniaque, terrifiant, survivant au tr?pas.

D?tail caract?ristique. Tous les papiers avaient disparu, mais le tapis de table ?tait saupoudr? de poussi?res brillantes micac?es.

On avait donc vol? les projets de r?solutions du Comit?.

Maintenant, ami, quelques lignes pour vous seul, quil faut que vous restiez seul ? conna?tre. Cest quelque chose comme ma vie, comme celle de celui que vous savez, que je confie ? votre discr?tion. Cest vous dire ma grande estime.

Les papiers ont ?t? vol?s. Lui et moi savons comment. Nous nous trouvions au nombre des invit?s du gouverneur. Notre pr?sence ? Moscou ?tait la suite dun raisonnement de lui; raisonnement qui se trouva juste comme toujours. Nous avons donc proc?d? ? une enqu?te dont nous avons gard? jalousement le secret.

Le ou les coupables se sont hiss?s sur la coupole de la rotonde. Comment ont-ils pu r?aliser ce tour de force et sen aller sans ?tre signal?s par personne. Cela ne nous a pas ?t? r?v?l?.

Mais voici ce que nous pouvons affirmer avec certitude:

La coupole vitr?e est form?e de deux parties, dont lune tourne sur galets et peut venir sembo?ter sous lautre. Cest ainsi seulement quil est possible de renouveler lair de la rotonde Nicolaieff.

Quand la partie mobile est ferm?e, elle est maintenue par un verrou int?rieur. Ce verrou ?tait bien pouss? ? bloc, mais il avait ?t? actionn? du dehors au moyen dun ?lectro-aimant. Les ferrures ayant conserv? une certaine aimantation, comme il advient toujours en pareil cas, ce fait a trahi pour nous lop?rateur.

D?s lors, rien de plus simple.

La demi-coupole a tourn? au-dessus de la t?te des commissaires qui, tout ? leur besogne, ne se sont probablement pas aper?us de ce mouvement insolite.

Le ou les criminels ont projet? au ce centre de la table le projectile qui fait mourir de rire. La poussi?re micac?e signal?e ? Trieste dabord et maintenant ? Moscou, nous semble appartenir ? lenveloppe dun projectile in?dit. Quest ce projectile? Cela je ne saurais le dire.

Puis les malheureux envoy?s du Czar ayant succomb?, rien na ?t? plus facile que denlever par un moyen quelconque, les papiers.

Voil?. Jajoute que Moscou, d?s le lendemain, fut terrifi? par une inexplicable ?pid?mie de typhus, qui frappa en premier lieu et dans la m?me journ?e, la plupart des invit?s du gouverneur et des militaires ayant p?n?tr? dans la rotonde.

Cette fois la maladie entra?ne la mort pour beaucoup de malades.

Lexp?rience de Trieste se modifie dans le sens du tragique.

Je frissonne ? la pens?e du g?nie du mal qui frappe ainsi. Je frissonne car, de par notre volont?, notre soif de justice et de bont?, il est notre ennemi.

Songez ? ces choses, car, je vous le promets, le moment venu, vous serez appel? ? assister au combat. Nous voulons que notre ami ait sa part de gloire dans notre exp?dition.

Et ce mest satisfaction de lui dire: ? bient?t peut-?tre.

Je veux ?tre pour vous celle qui sappelle:

TANAGRA.

Je ne me vanterai pas du succ?s foudroyant quobtint ma r?v?lation dans le Time de tout ce que la marquise mavait autoris? ? publier.

Je note seulement qu? partir de ce moment, la Tanagra e?t pu revendiquer un premier triomphe.

Le souvenir de ma fianc?e Ni?te n?tait plus mon unique pens?e.

IV.LA MODE MACABRE SACCENTUE

D?sormais, mon imagination allait accompagner X.323 et la belle Tanagra, emport?s dans une lutte extraordinaire contre un inconnu dont il m?tait impossible de deviner la nature.

Durant les mois qui suivirent, les faits se succ?d?rent ?paississant sans cesse le myst?re, amenant peu ? peu lEurope ? un ?tat de malaise anxieux, que la presse traduisait par les plus violents appels ? la vigilance des gouvernements.

La vigilance, mot vague, de sens impr?cis. Que peut la vigilance contre linexplicable?

Mais les appels de ce genre sont un bon moyen de capter la confiance du public.

Les peuples sont des enfants. Est-ce l? le fond de la nature humaine?

Les gouvernements, naturellement, annonc?rent quils ouvraient des enqu?tes, cela est plus facile ? ouvrir quune hu?tre pied de cheval, mais la mort hilare sembla se soucier de cette ouverture comme un policeman dun verre deau pure.

Le 3 Mars, la superbe nourrice qui allaitait la fillette de sa Majest? Wilhelmine, reine de Hollande, ?tait d?couverte, morte de rire, dans la chambre o? elle aurait d? passer la nuit aupr?s de la petite princesse h?riti?re.

Un hasard seul avait sauv? cette derni?re qui, souffrant de la dentition, avait inqui?t? sa maman, S.M.Wilhelmine, et avait d?cid? cette royale et jolie maman ? garder lenfant dans ses propres appartements.

Faute de cet accroc ? l?tiquette n?erlandaise, le prince consort allemand, ?poux de la reine, e?t h?rit? des droits ? la couronne des Pays-Bas.

Ainsi, le crime de Trieste, commis sur un d?put? italien irr?dentiste avait paru de nature ? profiter ? la maison dAutriche.

Le tr?pas des d?l?gu?s russes de Moscou semblait avantageux pour lautorit? eccl?siastique du Saint-Synode.

Lattentat de Hollande, commis ? la Haye, paraissait servir les int?r?ts de lAllemagne, repr?sent?e dans lesp?ce par le prince consort.

Comme on le voit, chaque ?tape de laffaire augmentait les t?n?bres.

Le rire homicide sabattit sur les leaders socialistes des diff?rents pays.

Le 27 mars, El se?or Romero, chef des r?publicains espagnols, succombait ? la gaiet? mortelle, ? Barcelone, dans la logette du t?l?phone.

Le 6 avril, les chefs de la Sociale fran?aise, Gaur?s, Juesde et Airv?, d?jeunant ensemble au pavillon Henri IV ? Saint-Germain, sautaient, au milieu dun ?clat de rire, de la table dans l?ternit?.

Le 15 du m?me mois, c?tait le tour de Colebridge et de Jakson, les guides ?cout?s des trade-unions britanniques.

Le 21, Rebel, chef de la Social-D?mocratie allemande, succombait avec son cocher, dans la voiture qui le promenait, ? Berlin, parmi les ombrages du parc de Thiergarten.

Et comme les journaux dopposition de toutes les nations, sinspirant du vieil adage juridique: le coupable est celui qui b?n?ficie du crime, se livraient ? un ch?ur accusateur, mettant sur la sellette les minist?res espagnol, fran?ais, anglais et allemand, voil? que, les 3 et 17 mai, deux morts foudroyantes rappel?rent lattention sur les menaces militaires de la Triplice, sur les agissements politico-religieux du Saint-Synode.

Le 8, M.Gustave Ledon, lillustre physicien fran?ais qui, quinze jours auparavant avait fait ? lAcad?mie une communication, dont toute lEurope avait retenti, trouvait la mort riante dans son laboratoire.

Sa communication ayant trait ? la projection des ondes hertziennes d?terminant la production d?clairs sur toutes les surfaces m?talliques, et ayant pour effet de supprimer les arm?es telles quelles sont comprises et ?quip?es actuellement, tout naturellement on vit dans son tr?pas, la main de la Triplice, qui nexiste que par son arm?e.

De m?me, on mit en cause le Saint-Synode, quand, le 17, le romancier russe Georki, ayant os? ?crire que, le r?le de l?glise ?tant exclusivement spirituel, les popes devraient ?tre d?f?r?s aux tribunaux lorsquils incursionnent dans le temporel, fut d?couvert d?j? froid, contorsionn? par l?pouvantable hilarit?, dans le modeste cabinet de travail o? il confiait sa pens?e au papier.

Seulement, laccusation avait beau planer sur la carte dEurope, personne ne pouvait expliquer la gaiet? macabre fig?e sur les traits des victimes.

Brusquement, le 11 juin, une lettre de la Tanagra. La voici:

Je vous assure, ami, une avance de vingt-quatre heures sur tous vos confr?res.

Avant-hier, ? Freiburg-en-Brisgau, o? il ?tait en vill?giature dans sa famille, Josephel Sterna?, secr?taire ? la chancellerie allemande, a ?t? trouv? ?vanoui sur la route de B?le.

Ceux qui lont d?couvert ont cherch? ? p?n?trer son identit?. Ils ont, ? cet effet, explor? le portefeuille quil avait en poche, et y ont trouv? des cartes de visite ? son nom.

Mais en m?me temps, ils purent lire la note suggestive que je vous transcris ici mot pour mot.

R?CAPITULATION (Canon du sommeil)

16 Janvier. Achilleo Revollini Trieste scarlatine b?nigne exp?rience satisfaisante coefficient 14.

12 F?vrier. Les d?l?gu?s de la Douma Moscou Typhus morbus exp?rience m?diocre coefficient 11.

Reconnu porosit? n?gative modifi? proportions alliage cela doit aller mieux maintenant.

3 Mars. Nourrice La Haye peste bubonique princesse sauve pour fait de hasard non imputable ? canon exp?rience parfaite coefficient 18.

27 Mars. Romero Barcelone variole parfait chiffr?: 19.

6 Avril. Socialistes fran?ais Saint-Germain, typho?de parfait 19.

15 Avril. Trade-Unions Londres typho?de parfait 19.

21 Avril. Rebel Berlin toujours typho?de, car il sagit de ne pas forcer lattention sur la maladie la typho?de vient des fontaines, nest-ce pas? la marche est parfaite si le maximum nimpliquait pas pr?tention, je donnerais le coefficient 20.

3 Mai. Gustave Ledon Paris typho?de tr?s bien.

17 mai. Georki Varsovie typho?de 20.

Observation. On est s?r de d?cha?ner la peste ou le chol?ra ? volont?. Remarquer lavantage de l?clat de rire final. Il a hypnotis? lopinion, et lon ne fait plus attention aux ?pid?mies subs?quentes.

Josephel Sterna?, revenu ? lui, a manifest? un prodigieux ?tonnement, quand on lui a pr?sent? la dite note.

Il a affirm?, sous la foi du serment, que jamais il ne lavait eue sous les yeux; que jamais il ne lavait enferm?e dans son portefeuille.

Et comme on linterrogeait sur la cause de son ?vanouissement, il d?clara ny rien comprendre. Il ?tait sorti le matin, pour se livrer ? la promenade en attendant lheure du repas. Tout ? coup, il avait senti comme un l?ger choc au visage; un choc, non, moins que cela, un fr?lement et puis il ne se souvenait de rien autre

Ceci fera bien dans le Times de demain. Apr?s-demain, tous les grands quotidiens dEurope publieront la m?me note.

Et ainsi les peuples sauront la volont? unique qui a pr?sid? aux crimes pass?s, qui se pr?pare ? d?cha?ner de formidables fl?aux.

Tout cela, sans que nous paraissions nous, ce que X.323 a voulu.

Une campagne terrible est commenc?e. Nous vous appellerons, ami. Tenez votre valise pr?te. Si je succombe, je crois que vous penserez parfois sans amertume ? votre d?vou?e

TANAGRA.

Quand je pr?sentai au patron, soigneusement recopi?e, la partie de la missive destin?e ? ?tre rendue publique par le Times, je crois bien que dans son enthousiasme, il me donna laccolade. Il laccompagna du reste de ces paroles extraordinairement flatteuses de sa part, car il est sobre de compliments.

Mon cher Max Trelam, vous ?tes d?cid?ment un reporter comme je les comprends.

Je nen tirai aucune vanit?, car vraiment, lint?r?t inexpliqu? que me marquait miss Tanagra, me transformait en reporter fain?ant ou reporter dans un fauteuil.

V.LES PETITS IMPR?VUS

Ma valise ?tait pr?te depuis huit jours. J?tais dans la situation du soldat qui attend un ordre de d?part. Je vivais sac au dos.

Or, le 20 juin, je m?tais rendu dans mon cabinet au Times; javais un cabinet, distinction qui me marquait la satisfaction du patron, car lui seul, en dehors de moi, jouissait de pareil avantage.

? ce moment, un boy p?n?tra dans mon bureau, me remit une lettre non timbr?e et disparut prestement.

Cette fois l?criture ?tait de X.323 lui-m?me.

Il minvitait ? partir le soir m?me, pour Douvres et Calais, minformant que, dans cette derni?re ville, je recevrais de nouvelles instructions.

Je bondis chez le patron.

Celui-ci moctroya aussit?t la mission que je sollicitais, me munit dun carnet de ch?ques, avec recommandation de ne pas l?siner, puis, marr?tant au moment o? jallais sortir.

Je vous reverrai avant votre d?part, Max Trelam?

Quelle heure vous convient?

Ma foi, avant supper (souper), cest ? dire vers six heures. Votre train quittant Charing-Cross ? neuf heures et quelques minutes, vous aurez le loisir de prendre votre repas tout ? votre aise, apr?s notre entretien.

Entendu.

Et je sortis pour proc?der ? mes derniers pr?paratifs.

Lentrevue avec le patron n?tait pas pour me pr?occuper beaucoup.

Donc, vers cinq heures et demie, je repassai chez moi pour donner lordre ? mon boy de mattendre ? neuf heures moins dix ? la gare de Charing-Cross, avec ma valise.

Il me remit un t?l?gramme de France.

Le fil t?l?graphique mavait apport? un petit impr?vu.

Itin?raire modifi?. Prendre train 9 heures 15 pour Folkestone, correspondance avec bateau de Boulogne.

Suivait cette signature bizarre, dans laquelle je neus pas de peine ? retrouver un nombre qui me hantait depuis Madrid:

Troisanvintroi.

Oh! oh! il para?t que la lutte de ruses ?tait commenc?e! Cette pr?caution de me diriger sur Boulogne de pr?f?rence ? Calais devait servir ? d?pister quelquun.

Mais bast! lheure marchait. Philosopher ne rimait ? rien, il importait dagir et je pris le chemin du Times.

L? mattendait un second petit impr?vu. D?cid?ment, la campagne sannon?ait bien. Deux impr?vus, avant que le voyage e?t d?but?.

Le patron maccueillit cordialement.

Vous connaissez Trilny-Dalton-School?

Le pensionnat de jeunes filles proche de Charing?

Justement. Maison moderne, bien tenue, remplie de respectabilit?

Jopinai du bonnet, sans deviner o? il voulait en venir.

Eh bien, continua-t-il, il est survenu une catastrophe ? Trilny-Dalton-School!

Une catastrophe, r?p?tai-je surpris?

Oui, Max Trelam. Une catastrophe qui peut amener la d?consid?ration sur la directrice Mrs. Trilny, la plus honn?te, la plus droite personne ? cheveux blancs et dans le veuvage.

Puis, comme jinterrogeais du geste, du regard, un peu ?mu par le ton inhabituel de mon interlocuteur, il poursuivit:

Elle na pas pr?venu la police. Les inspecteurs de Scotland-Yard sont des bavards qui cherchent la r?clame encore plus ardemment que les voleurs. Mais elle ma pr?venu, moi, un vieil ami de feu son mari. Et moi, je vous dis: Max Trelam, vous ?tes un vieux gar?on (old boy, terme amical) extraordinaire pour percer les myst?res. Allez ? Trilny-Dalton-School voyez et t?chez d?viter le scandale. Vous ferez plaisir, non pas ? votre directeur, mais ? votre ami.

By Jove! le patron avait r?ellement trop bonne opinion de moi.

Il ?tait six heures dix comme il achevait cet appel ?mu ? mes talents; je devais quitter Londres ? 9 heures 15. Je disposais donc de trois heures pour r?soudre un probl?me qu? laccent de mon interlocuteur, je devinais ?tre ardu.

Je vous suis le plus oblig? de votre appr?ciation affectueuse. Je ferai de mon mieux, voil? ce dont je suis certain. De quoi sagit-il?

Enl?vement dune ?l?ve.

Alors, amoureux?

Mrs. Trilny ne pense pas.

Quoi donc, en ce cas?

Je ne sais. Voyez et ne perdez pas de vue que je tiens par-dessus tout ? ?viter ? ma pauvre vieille ch?re amie, le scandale qui ruinerait son honorable institution.

Jeus un geste qui pouvait signifier: ? la gr?ce de Dieu, ou bien voil? une commission du diable et je me dirigeai vers la porte.

Le patron me retint encore:

Je t?l?graphie ? Calais pour r?server votre chambre, h?tel de la Plage.

Non, merci mon itin?raire est modifi?, je gagne le continent par Folkestone.

Ah! tr?s bien. Alors je c?ble ? Boulogne. H?tel Royal.

Jy serai vers minuit.

All right! cher Max Trelam. Soyez le plus habile pour Mrs. Trilny.

Je ferai comme pour vous m?me.

VI.LE SOSIE

Cest une vieille maison que l?cole Trilny-Dalton. Un ancien logis noble de l?poque dElisabeth, que la pioche des d?molisseurs a ?pargn?.

La demeure a grand air, avec sa fa?ade s?v?re, ses ailes en retour, ses toits majestueux quall?gent des fleurons compliqu?s et la frise fa?ti?re ajour?e.

Ma carte de reporter du Times mouvrit de suite le bureau de Mrs. Trilny. En quelques mots, je lui expliquai la mission de confiance dont j?tais charg?, puis entrant dans le vif de laffaire.

Il faut que je quitte Londres ? 9 heures ce soir; vous concevrez donc que je ne puisse me lancer dans les conversations aimables des gens qui ont beaucoup de temps ? d?penser, et vous permettrez que je vous adresse les questions indispensables pour me rendre compte de la physionomie de laffaire.

La vieille dame, tr?s digne sous ses cheveux blancs; une nature tr?s loyale, tr?s courageuse, se lisant dans ses yeux qui regardaient bien en face, me r?pondit:

Interrogez, je r?pondrai. Cest toute une vie de respectabilit? qui est en jeu.

Bien. Le nom de la jeune fille enlev?e?

Ellen.

Son nom de famille?

Je ne le connais pas.

Et comme ? cette r?ponse tout ? fait surprenante de la part dune directrice d?tablissement scolaire, je ne pouvais ma?triser un brusque mouvement, MrsTrilny sempressa de parler.

Cela vous ?tonne, je le vois. Cependant la chose est naturelle. Les familles ont parfois des secrets quelles ne jugent point ? propos de divulguer. Et nous, les institutrices, rendues indulgentes par la connaissance de la vie, nous acceptons pour vrais les renseignements que lon nous donne.

Mais encore, insistai-je ?moustill? positivement par le c?t? obscur de laffaire?

Il y a six mois, une dame blonde, paraissant environ quarante ans, se pr?senta ? moi. Elle accompagnait une jeune fille de dix-sept ans; cest l?ge quelle mindiqua. Cette jeune fille lui ressemblait ?tonnamment, bien quelle e?t les cheveux dun brun dor? tr?s particulier, alors que la lady ?tait blonde; et je neus aucune peine ? admettre que je voyais la m?re et la fille.

Je hochai la t?te pour engager la directrice ? ne point sinterrompre.

Cette lady maffirma que des raisons politiques et nobiliaires, sur lesquelles il lui ?tait interdit de sexpliquer davantage, n?cessitaient le secret du nom de la jeune personne. Je la rassurai aussit?t. On nest point parvenu ? mon ?ge sans avoir rencontr? les douloureux drames de la vie. Ce que je demande, cest que mes ?l?ves soient bien ?lev?es, quelles pr?sentent les garanties morales, religieuses et autres, telles quelles ne puissent nuire aux ch?res enfants que lon me confie. Il fut convenu que la nouvelle serait inscrite sous le nom dEllen Stride, ?tant bien entendu que ce nom de Stride ?tait suppos?, uniquement pour ?viter les racontars des autres ?l?ves. Ces fillettes, vous le savez, sont curieuses et la moindre apparence de myst?re met leurs jeunes cervelles en ?bullition. La m?re dEllen me versa un semestre de pension davance, et je dois le dire, Ellen, durant ces six mois, me donna les plus grandes satisfactions. Cest une ?me de cristal, une gaiet? cordiale, une intelligence pleine doriginalit?. Vraiment je laimais plus que mes plus ch?res anciennes ?l?ves.

Je crus prudent darr?ter mistress Trilny sur la pente de ses confidences sentimentales. Non que je sois hostile au sentiment, mais dans lesp?ce, il nous ?loignait du but. Aussi lan?ai-je cette phrase:

Maintenant que savez-vous de lenl?vement de cette miss Stride?

Rien.

Ah, voil? qui est fort.

Hier soir, la maman dEllen est venue. Elle avait une ?paisse voilette sous laquelle je ne laurais certes pas reconnue. Elle ma paru fatigu?e, inqui?te. Mais peut-?tre sont-ce l? des suppositions sans fondement. Puis elle ma vers? un second semestre de pension, a embrass? sa fille avec une nervosit? attendrie. On aurait pens? quelle se sentait sous le coup dun malheur Et puis, elle est partie, en me disant quelle resterait probablement des semaines avant de revenir.

Ellen a pass? sa soir?e ? l?tude ainsi qu? lordinaire. Apr?s quoi, elle regagna la chambre quelle occupe avec une de ses camarades, Ruthie Niellan.

Ah! elles ?taient deux.

Elles auraient d? ?tre. Mais vers neuf heures, on carillonna ? la porte de la pension. C?tait un domestique avec une voiture. Il venait, dit-il, chercher Miss Niellan pour la conduire chez ses parents, ? Trafalgar-Square, le p?re de la jeune fille ayant ?t? frapp? dune attaque dapoplexie. Lune de mes r?p?titrices accompagna la pauvre Niellan ?plor?e Or, une heure et demie plus tard, Ruthie Niellan revenait avec la r?p?titrice. Tout le monde se portait admirablement chez elle, ses parents navaient envoy? personne, aucun cocher, aucun domestique ? la pension.





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21