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Le canon du sommeil

( 19 21)



Nous e?mes un soupir profond, incapables darticuler un son.

La l?pre! La d?composition vivante. L?tre seffritant en squames sans cesser de penser Il condamnerait Tanagra, miss Ellen, ? ce supplice devant lequel les plus cruelles inquisitions, les plus affol?s Ignace de Loyola, les plus sanguinaires assassins auraient recul?.

Un flot de haine me monta aux l?vres; jeus le besoin irr?sistible dinsulter le bourreau et il ne me vint ? la bouche que cette r?miniscence du po?te n?erlandais Feldgraeve:

Vous avez donc toute honte bue, que vous vous ravalez sans effort au rang des plus r?pugnants des fauves?

Il me r?pondit dun ton de bonne humeur, en continuant la citation:

Jaime la haine! Je ne minqui?te pas de ce quelle fait de moi. Je mint?resse seulement ? ce quelle fasse de mes ennemis des victimes.

Cet assassin connaissait aussi Feldgraeve.

Puis, aussi calme que si mon interruption ne s?tait pas produite, il encha?na son discours:

Cependant, mon c?ur reste pitoyable. Votre existence, mesdames, menace la mienne, met ma fortune en p?ril, et n?anmoins, je serais dispos? ? vous faire gr?ce.

Vous, m?criai-je dun ton de doute outrageant?

Moi!

Sans doute ? quelque condition inacceptable?

Il haussa les ?paules avec insouciance:

Oh! moi, je pr?f?rerais nimporte quoi ? la l?pre Ceci nest point un conseil, cest l?nonc? dune v?rit?. Vous ?tes libres dailleurs daccepter ou de refuser la vie. Je ne vois pas d?s lors quel int?r?t vous auriez ? ignorer mes conditions.

J?changeai un regard avec miss Ellen. Dun mouvement des yeux, la jeune fille me pria dinterroger.

Tanagra, elle, semblait absente. Un pli de r?flexion tra?ait un sillon sur son front. ? quoi songeait-elle? Sa main cherchant celle de sa s?ur et l?treignant doucement me le r?v?la. C?tait ? lenfant ? qui elle s?tait d?vou?e quelle pensait encore.

Allons! Je me retourne vers Strezzi qui attend ma d?cision dun air fort paisible, tandis que Morisky, lui, se livre ? une inqui?tante cuisine dans les ?tuves, aid? par le contrema?tre Goertz quil a appel? ? lui dun geste anguleux.

Voyons les conditions?

Un fr?missement passa sur le visage du prince.

Une seule. Ces dames (damen en allemand) poss?dent bien certainement, dans une cachette connue delles seules, une photographie de leur fr?re Quelles me la confient, elles vivront! et lui

Il nach?ve pas. Les deux s?urs se sont redress?es. Dans leurs yeux un ?clair brille Lindignation a chass? la terreur.

Elles ont compris, comme moi-m?me, lodieuse proposition.

Ce que veut Strezzi, cest le visage r?el de lhomme insaisissable, parce que nul ne le conna?t sans d?guisement.

Il a fait le raisonnement suivant:

X.323, dans ces circonstances critiques, a ?videmment adopt? la plus s?re de ses transformations. Il circule au naturel, et ainsi il est introuvable.

La mise en sc?ne dhorreur, langoisse dont il nous a fait frissonner, tout cela ?tait la pr?paration savante de l?tat desprit o? il pensait nous avoir ? sa merci.

Et les paroles de X.323 me revinrent en m?moire.

Celui-l? est un adversaire exceptionnel.

Mais les Tanagra, elles aussi, sont des ?mes dexception.

La l?pre leur appara?t moins ? redouter que linfamie de la trahison.

Cest dune seule voix vibrante, assur?e, quelles ripostent:

Jamais.

Je les confonds dans une m?me admiration. Elles nont pas tent? de ruser, de nier la possession dun portrait r?el de leur fr?re. Elles avouent quelles en connaissent, quelles pourraient en livrer, mais elles refusent dagir ainsi.

Une contraction des traits de Strezzi mindiqua sa d?ception.

Cependant, il sadressa ? moi:

Que pensez-vous de lobstination de ces dames, sir Max Trelam?

Moi aussi, je veux me montrer cr?ne. Aussi je prononce:

Je ne puis que les approuver, vous nen doutez pas.

Alors il me couvre dun regard venimeux.

Jestime que vous ne discernez pas enti?rement les r?sultats de la d?cision que vous approuvez.

Je suis r?solu ? lh?ro?sme. Je suis assur? quil va me tomber une chemin?e sur la t?te, mais je ne veux pas rendre perceptible mon inqui?tude int?rieure. Je r?ussis ? railler assez agr?ablement:

Vous me ferez plaisir en comblant cette lacune.

Il a une moue ironique:

Plaisir, cest beaucoup dire. Enfin, jaurai accompli tout mon devoir de cicerone, je vous aurais renseign?. Par leur refus, ces charmantes dames vous condamnent ? la l?pre, en m?me temps quelles-m?mes.

Eh bien, il para?t que lon saccoutume tr?s vite ? lhorrible. Je ne sourcille pas, et il me vient ? lesprit une r?plique que lon croirait emprunt?e aux romans de MlledeScud?ry. Apr?s tout, jen ai lu, cest peut-?tre tout uniment un effet de m?moire. Cependant, comme je trouve quen pareille circonstance, cette m?moire ne manque pas de panache, je lui donne la vol?e:

Mourir par elles, pour elles, et avec elles, voil? trois raisons de b?nir la mort.

Ah! les ch?res cr?atures. Elles tendent leurs mains vers moi, comme pour me remercier de la tendresse enclose dans la phrase un peu ridicule en sa boursouflure.

Mais lorgane sec de Strezzi coupe le geste.

Vous commencerez ? b?nir demain, sir Max Trelam.

Et lindex point? vers les ?tuves, devant lesquelles Morisky et Goertz se meuvent ainsi que des diables, marmitons noirs de la r?tisserie infernale.

Cest ? votre intention que lon travaille l? Jai un dernier mouvement de bont?. Je vous laisse vingt-quatre heures de r?flexions Demain, ? pareille heure, une piq?re de bouillon de culture vous punirait dh?siter encore.

Il prit sur une table une de ces l?g?res seringues de Pravaz, interm?diaires d?licats des injections sous-cutan?es. Il la promena devant mes yeux.

Admirez la sup?riorit? de la science moderne, sir Max Trelam. Ce joli instrument est plus dangereux que tout larsenal des tortures antiques Et dire que certaines gens nient le progr?s.

Il riait; lorgane grelottant de Morisky, le rude timbre de Goertz lui firent ?cho, et cette gaiet?, je vous assure, avait quelque chose dimpitoyablement p?nible.

Le savant chauve avait referm? les portes des ?tuves.

Tout sera pr?t demain ? onze heures. Jusque-l?, plus rien ? faire.

Alors, Son Altesse maccorde la permission de sortir. Je serai de retour ? lheure indiqu?e.

Strezzi abaissa la t?te pour affirmer.

Jaurais pr?f?r? vous voir rester ici, Goertz Tant que lennemi est libre on ne saurait prendre trop de pr?cautions.

Bah! Altesse. Supposez quil me supprime Vous savez que je my opposerais de tout mon pouvoir; mais enfin supposons quil r?ussisse Je ne reviendrais pas. Mon absence m?me vous avertirait quil r?de aux environs et faciliterait sa capture.

Cest vrai, mais je tiens ? vous conserver. Morisky me vantait encore ce matin vos services

Ah! je lui en rendrai encore Je ne suis pas anarchiste ? leau de roses, moi D?truire est un bonheur pour moi. Allons, au revoir, messieurs Il y a un satan? microbe qui mappelle au dehors, un microbe aux cheveux noirs qui se d?nomme Francesca Une brave cr?ature, allez Elle a empoisonn? sa m?re, parce que la vieille g?nait nos rendez-vous!

Lhomme riait, bestial

? demain donc; on s?mera la l?pre De ?a, je rirai longtemps Les Compagnons de la dynamite ?l?veraient une statue au professeur Morisky.

Il ?tait sorti.

Strezzi, tr?s calme, prit le bras du savant n?faste et lentement nous dit:

Vous serez libres dans mon usine souterraine. Je veux vous la faire conna?tre. Devant la grandeur de la science, vous vous sentirez peut-?tre humbles. Vous comprendrez la lutte impossible Vous appr?cierez plus justement la situation.

Puis la voix chang?e, cet ?tonnant mis?rable ayant rev?tu le masque indiff?rent dun h?te montrant son installation, il nous fit parcourir la terrible usine, do? la mort rayonnait sur le globe.

Vous venez de voir le laboratoire; cest lasile de la cr?ation, la pouponni?re des microorganismes. Vous allez comprendre comment nous proc?dons sans danger ? des exp?riences concluantes.

Et se dirigeant vers la paroi oppos?e ? celle que masquait l?tuve, il ouvrit une porte. Je remarquais quelle ?tait garnie de bourrelets de caoutchouc assurant une fermeture herm?tique.

Approchez! Cette seconde pi?ce de petite dimension, est la salle dobservation. Lop?rateur sy enferme, restant en communication avec le laboratoire par cette ouverture circulaire m?nag?e au milieu du panneau Un obturateur m?tallique aveugle louverture aussit?t que la communication nest plus n?cessaire.

Bien, maintenant, juste vis-?-vis de la porte acc?dant au laboratoire, une autre ?galement perc?e dun judas ? volet automatique, permet de passer dans le hall dexp?riences.

Il fit tourner sur ses gonds la seconde porte indiqu?e.

Celle-ci donnait acc?s dans une salle spacieuse, aux murs recouverts dun ?mail mosa?que.

Ici, dit-il, nous enfermons des singes, des rats, des cobayes.

Par le judas nous projetons les microbes que nous souhaitons exp?rimenter. Cest ainsi que nous avons pu nous assurer de leffet des projectiles du Canon du Sommeil.

Des manom?tres de notre invention traversent la paroi, indiquant ? lobservateur plac? dans la logette le degr? de pression microbienne. Des pompes ? triformald?hyde permettent de neutraliser latmosph?re, et de p?n?trer sans danger dans le hall pour y ramasser les morts et ?tudier les effets des projectiles. La man?uvre des pompes est d?termin?e par le d?clanchement dune simple manette.

Puis nous parcour?mes des galeries, des ateliers de soudure, de d?coupage Une dizaine dhommes assuraient toute la besogne, second?s par des machines quactionnait une chute deau souterraine.

Et je me surprenais ? mint?resser ? ces machines, merveilles ding?niosit? mises au service de la mort la plus terrible.

Quand nous e?mes tout vu, Strezzi nous conduisit ? un logement diff?rent de celui que nous avions occup?s la nuit pr?c?dente.

Jai fait transporter vos valises ici, dit-il. Je vous ai r?unis dans un appartement: trois pi?ces, o? vous serez chacun chez vous, et une salle commune, o? il vous sera loisible de vous r?unir. Jai voulu que vos puissiez discuter dici ? demain.

Et avec un sourire dune indicible cruaut?, il acheva:

Jai voulu aussi que vous puissiez vous plaindre, si vous me contraignez ? vous inoculer la l?pre Douleur exprim?e est soulag?e, dit le proverbe de Bosnie Je suis bienveillant, moi; bienveillant m?me quand je dois punir.

Sur ce, il se retira, nous laissant d?prim?s, stupides, an?antis par l?pouvante de cet Institut de mort, n? en des cervelles criminelles, des m?thodes de Vie jaillies des purs esprits de Pasteur, de Roux, de Melchnikoff, de Michel Gohendy Les t?n?bres enfant?es par la lumi?re, ny a-t-il pas l? de quoi sentir sa raison vaciller!

XVIII. NOUS SOMMES DES MORTS VIVANTS

Vingt-quatre heures ont pass?, la sonnerie de chacune nous fouillant le c?ur dune blessure. Chacune me dit que linstant nous s?parant de lirr?m?diable sest abr?g?.

Oh! Tanagras! Tanagras! s?urs que jaime en une double silhouette, sur vos t?tes ador?es plane la l?pre hideuse.

Linfini, le sans bornes, ne se r?v?le-t-il donc ? nous que par notre capacit? incommensurable de souffrir?

On heurte ? la porte du petit salon commun, o? nous nous sommes r?unis en quittant nos chambres respectives.

Et le contrema?tre Goertz para?t. Sa vue me bouleverse. On dirait que, dans mes veines, mon sang sest soudainement glac?. Mon c?ur ne met plus en circulation quun liquide ? temp?rature polaire. Ce nest plus un courant calorique qui parcourt mon ?tre; cest un ice-ring, cest lanneau froid qui am?ne la mort de ceux quont s?duit les Valkyries Wagner, Schopenhauer, Nietzsche, faut-il que je grelotte pour songer ? ces g?nies r?frig?rants!

Mais Goertz est l?.

Sa voix rude et sarcastique nous intime lordre de le suivre.

Il me semble que ses yeux brillent plus qu? lordinaire sous ses lunettes rouges, d?coupant des disques sanglants sur sa face livide.

Je suis hallucin?, hors du sens exact des choses. Est-ce que je ne me figure pas lire dans ces regards ennemis une pens?e de piti?.

La piti? dans cette caverne de la d?solation! Ah! mon brave Max Trelam, vous baissez ferme. Peut-?tre est-il temps que vous mouriez, cher confr?re, car r?ellement, si vous rentriez au Times, votre succ?s y serait m?diocre. Vous n?tes plus en forme, roi des reporters, mais l? plus du tout.

Et cependant, si j?tais seul en cause, le courage me serait facile. Dans ma chambre, au fond dun placard, utilisant une fissure du roc, parmi des lamelles de fer-blanc, des outils bris?s, jai d?couvert un Trelesvak, ainsi quen Albanie, on d?signe par le nom du fabricant, les longs couteaux analogues aux navajas espagnoles.

Une lame dacier de trente centim?tres, un geste r?solu, et la l?pre nest plus quune menace vaine.

Seulement un geste r?solu ne suffit pas Il en faut trois, dont les deux premiers devraient frapper mes compagnes.

Oserai-je jamais? Un sauvage, un barbare nh?siterait vraisemblablement pas Mais je suis un civilis?, moi. Les moindres id?es affectent en ma personne des complications inattendues.

Ainsi quen ?tat de somnambulisme, je suis celles que jaime Je ne discerne m?me plus sil existe une diff?rence dans laffection que jai vou?e ? chacune des deux s?urs.

Entrez!

Cest Goertz qui ordonne. Nous sommes revenus devant le laboratoire. La porte souvre, se referme sur nous, sur notre guide.

Nous faisant face, le prince Strezzi, le formidable Morisky encadr?s de leurs sinistres ouvriers, nous consid?rent.

Sur une table derri?re eux, un bocal de verre contient un liquide de couleur s?pia. ? c?t?, une seringue de Pravaz dans son ?crin.

Cest ?trange. Malgr? le trouble o? je suis, je distingue chaque d?tail avec une surprenante nettet?.

Je vois Strezzi. Il est pr?occup?, encore quil affecte lindiff?rence. ?videmment, il ne tient pas absolument ? nous inoculer la l?pre. Il pr?f?rerait de beaucoup nous voir lui livrer le secret de lapparence vraie du prot?e multiforme quest X.323.

Mais nous nous taisons. Il est n?cessaire quil parle. Ses m?choires se serrent, il doit grincer des dents. Ce g?nie du mal ne con?oit pas lh?ro?sme de ses victimes, lh?ro?sme contre lequel se brise larsenal de ses combinaisons.

Et son organe sonne s?chement:

Le temps que je vous ai accord? pour r?fl?chir est pass?, dit-il.

Machinalement, nous inclinons la t?te Les mots prononc?s ont un sens terrible qui fait tressauter follement en nous linstinct obscur de la conservation.

Il se rend compte que notre volont? est la plus forte.

Sa voix se fait plus sifflante:

Vous vous souvenez de mon offre. Un portrait de X.323 ou le don de la l?pre.

Et pointant son regard mauvais dans mes yeux:

Cest un dilemme, sir Max Trelam, ainsi que vous lavez certainement appris ? lUniversit? de Cambridge.

La peste ?touffe le bourreau qui m?le ma pauvre universit? ? ses malhonn?tes affaires!

Comme Tanagra, miss Ellen et moi continuons ? garder le silence, il crispe ses poings et faisant un pas vers nous, il demande:

Je veux conna?tre votre d?cision. Oh! Je nai que faire de longs discours. R?pondez par oui ou par non.

Il y a une pause, puis son organe prononce la question qui va d?cider de notre sort.

Voulez-vous me remettre la photographie r?clam?e?

Les deux s?urs se tendent la main. Il semble quelles veuillent sassurer contre toute d?faillance en unissant leurs forces. Sentre-regardant comme pour se communiquer le courage, elles murmurent:

Non.

Oh! les douces voix appelant la mort hideuse sur les deux t?tes ador?es! Joublie que je suis condamn? comme elles. Je pleure sur elles seules Il est vrai que dans ma poche, je sens mon couteau albanais Une plaisanterie stupide me traverse.

La l?pre est comme lan?mie; le fer y porte rem?de.

Je nai pas le temps de mapitoyer sur la faiblesse de cette intempestive manifestation c?r?brale, le prince Strezzi frappe le sol dun talon furieux. Une teinte rouge de brique envahit son visage ? la peau safran?e.

Alors, gronde-t-il dun accent rauque qui me rappelle le signal du tigre en chasse que jentendis nagu?re dans les nuits du Bengale, alors que le Times my exp?dia pour laffaire passionnante du Diamant bleu de Galkoor. Alors linjection de la l?pre, lagonie de plusieurs mois, o? le mal rongera lentement votre chair, o? votre beaut? deviendra hideur

Les Tanagra ne le laissent pas continuer Toujours les mains unies, exalt?es par le sacrifice, elles disent ensemble:

La l?pre!

Cest par un cri qui na rien dhumain que Strezzi souligne cela:

Vous laurez voulu. Tant pis pour vous. Allez, vous autres.

Les derniers mots sont un ordre qui sadresse aux ouvriers pr?sents. Je men rends compte, en me sentant saisir, immobiliser par des mains brutales.

Les hommes se sont empar?s de moi, de mes compagnes. Ils nous maintiennent. Des cordelettes fixent nos mains, entravent nos chevilles.

Je vous les remets, Morisky, gronde le prince.

Et le savant, arrach? au bagne russe de Sakhaline, exulte, une gaiet? farouche contorsionne son visage apocalyptique.

Goertz, appelle-t-il de sa voix grin?ante.

Le contrema?tre savance. Ses yeux brillent derri?re ses verres rouges. On croirait que ses orbites contiennent des charbons ardents.

Herr professor, prononce-t-il avec un respect r?el.

Ce criminel respecte le savant qui a mis sa science au service de la destruction.

Celui-ci reprend:

La seringue de Pravaz Trente centim?tres cubes de s?rum; cela suffira pour les trois.

Bien, Herr professor!

Et Goertz sapproche de la table o? jai remarqu? le r?cipient au liquide brun?tre et la seringue dans sa gaine.

Il nous tourne le dos, masquant ces ustensiles, inoffensifs dapparence et qui vont pourtant jeter dans nos veines, dans nos cellules, le germe de la plus hideuse des morts.

Un petit clapotis de liquide agit? parvient ? mes oreilles.

Goertz se retourne. Il tend au docteur Morisky la seringue de Pravaz, dont lampoule est aux deux tiers emplie de la substance brune.

Il ricane, ce damn? contrema?tre.

Voyez, Herr professor; ma promenade de cette nuit na pas alt?r? mes qualit?s de pr?cision Je suis rentr? depuis vingt minutes et cependant les trente centim?tres cubes y sont exactement. On pourrait comparer au microscope la graduation et le niveau du s?rum, je r?ponds de la co?ncidence!

Morisky a un sourire amical ? son aide Il le consid?re ainsi quun ?l?ve favori, puis il darde le rayon de ses yeux p?les sur le prince Strezzi, qui r?pond ? la muette interrogation par ce seul mot.

Allez!

Allez; cela veut dire: injectez le s?rum venimeux ? ceux qui sont l?, ceux dont la seule faute est davoir os? se placer entre lassassin et ses victimes.

La l?pre! La l?pre! ? elles, ? mes bien-aim?es!

Mes muscles se contractent, il me semble que mes forces nont plus de limite, que je vais briser mes liens, bondir sur les mis?rables qui mentourent, les pulv?riser, d?livrer les ch?res petites choses si effroyablement menac?es.

R?ve! Exaltation nerveuse qui se brise ? la r?sistance des cordelettes et qui me laisse an?anti, une sueur froide aux tempes, un brouillard devant les yeux.

Un silence, des bruits de pas, un nouveau silence. Je crois que l?treinte de mes gardiens se fait plus ?nergique. Une piq?re au cou Jai un cri ?trangl? La piq?re, cest laiguille de la seringue de Pravaz qui la caus?e Mon tour est venu. Instinctivement je cherche ? me d?battre, ? fuir linstrument empoisonneur.

Effort inutile. On me maintient immobile Je sens le liquide mortel p?n?trer sous ma peau, la gonfler, la tendre.

Et puis, je ne sais plus. Je suis devenu inconscient. Je flotte dans un monde irr?el Tout cela ne peut pas ?tre vrai. La l?pre! donner la l?pre math?matiquement, de fa?on raisonn?e ? moi, cela passerait encore, mais ? miss Tanagra, ? miss Ellen.

Je suis ? cette limite o? la Veille et le Cauchemar se confondent.

On nous d?livre de nos liens. Nous reprenons la libert? de nos mouvements. Ce soin d?montre, h?las, que le sacrifice est consomm?.

XIX.LA LETTRE MYST?RIEUSE

Tout ? coup, par une soudaine projection, ma pens?e est ramen?e des sph?res nuageuses o? elle se d?bat. Le crime qui vient de saccomplir est brusquement recul? au second plan.

Un grand gaillard effar?, ahuri, a fait irruption dans le laboratoire. Ses cheveux blonds, sa barbe ?paisse sont h?riss?s.

Quoi, Hermann? murmure Strezzi.

Hermann? Je me rappelle. Cest le nom, je lai entendu hier, du gardien de lentr?e de lusine souterraine. Cest lui qui habite dans la logette vitr?e et dans la soupente o? lon acc?de par une ?chelle. Oui, oui, jai remarqu? ces d?tails ? notre arriv?e.

Cest lui aussi qui surveille la bo?te aux lettres, dont la pr?sence ma paru si bizarre au seuil dune cahute mis?rable.

Il brandit un papier:

Une lettre, une lettre pour son altesse, prince Strezzi.

Eh bien donne-l?, fait rudement ce dernier. Une lettre na rien qui puisse justifier lagitation o? je te vois.

Si, si, altesse, balbutie Hermann Cela justifie Votre altesse ne sait pas

Ne sait pas quoi, butor?

Je parle, je parle, que votre altesse ne sirrite pas La bo?te aux lettres, vous vous souvenez; on ne peut y glisser une correspondance, sans ?tablir un contact ?lectrique, cela actionne une sonnerie Je suis pr?venu ainsi, et de lint?rieur, gr?ce au jeu de glaces, je puis voir celui ou celle qui a d?pos? le papier.





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