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Le canon du sommeil

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XI.LE COURS DE LA MALADIE

Trois jours Ce furent peut-?tre les plus longs de ma carri?re de reporter.

Au matin du premier, Martza revint de linfirmerie. ?videmment, miss Ellen guettait son retour, car, au lieu de nous entra?ner dans le jardin, o? nous avions limpression dune libert? relative, elle s?tait install?e dans le salon du gouverneur, voisin de la salle ? manger, et s?tait absorb?e dans la lecture dune revue polonaise.

Comme elle parlait assez mal cet idiome, il ?tait permis de supposer que son plaisir de lecture devait ?tre mince.

Mrs. Amalia ne nous g?na pas. Lopulente dame se levait tard, et, comme le dit votre auteur dramatique Donnay, qui a tant desprit: Vu sa dimension, Amalia se levait vraisemblablement en plusieurs actes.

Enfin Martza parut. Alors ce fut un interrogatoire en r?gle. Le mal demeurait stationnaire, mais X.323 ne reconnaissait personne. Il ne paraissait comprendre aucune des paroles prononc?es devant lui.

Pourtant, quand la brave fille lui avait r?p?t?, de toute la force de ses poumons, la le?on apprise la veille au soir, elle avait cru un moment quil reprenait conscience.

Il avait r?p?t? ? plusieurs reprises:

M?decin! M?decin!

Mais ce n?tait quune illusion. Sa bouche avait prononc? machinalement un mot qui lavait frapp?. Peut-?tre Martza avait-elle ?lev? la voix sur ces syllabes.

Miss Ellen ?couta ce rapport avec un visage imp?n?trable.

Elle for?a la servante ? accepter une gratification, accompagn?e de remerciements chaleureux et de lespoir quelle consentirait, pour tranquilliser une pauvre petite s?ur bien chagrine, ? simposer encore la fatigante veill?e.

Cette grande Martza n?tait pas m?chante. Et puis il est toujours flatteur dentendre priser haut ses services. Je crois quelle eut les larmes aux yeux en promettant de se d?carcasser pour faire plaisir ? la Fr?ulein, gentille et bonne comme un frais oiseau blanc.

Sur quoi la jeune fille demanda quon lavert?t d?s que Frau Amalia serait visible, et, prenant le bras de Tanagra, qui assistait ? lentretien, elle nous entra?na dans le jardin aux petits sentiers couverts de gravier.

Jai su depuis que Tanagra assistait avec un ?tonnement ?gal au mien, aux ?volutions de sa jeune s?ur.

Celle-ci du reste, montrait ? pr?sent un pessimisme outrancier. Elle redisait toutes les paroles de Martza, les commentant dans le sens le plus d?favorable ? la gu?rison de ce pauvre X.323.

Nous nous efforcions de la rassurer.

Mrs. Amalia nous surprit au milieu de nos discussions peu fol?tres.

La grosse personne ?tait tout essouffl?e; habill?e ? la diable, ce qui dailleurs ne lamincissait aucunement, elle s?tait h?t?e en apprenant que la ch?re petite fille Ellen avait du chagrin.

V?ritablement, elle ?tait excellente cette monumentale ?pouse du gouverneur. Et de la sentir si d?sireuse dadoucir les peines de ses h?tes, on se prenait ? laimer, ? ne plus voir le c?t? caricatural de sa silhouette.

Et quand, avec une ?motion communicative, miss Ellen eut g?mi:

Seul, sans m?decin, mon fr?re va-t-il mourir ainsi quun ?tre abandonn? de tous?

Amalia jura par la Couronne et par le Sceptre, par la Croix de Pologne et lAigle bic?phale dAutriche, que le prince Strezzi, d?t-il cracher le feu comme le madgyar Satanas lui-m?me, elle obtiendrait de son cher ?poux que lon appel?t en consultation le docteur Volsky du bourg de Gremnitz, ce qui parut remplir Ellen desp?rance.

Elle baisa les mains de Mrs.

Amalia Logrest, qui sen d?fendait de son mieux. Elle eut de ces cris du c?ur qui boulevers?rent la grosse dame:

Je vous dis quil sera sauv?, sauv? gr?ce ? vous Ah! Frau Amalia, je vous aimerai comme une s?ur nouvelle.

Tant et si bien qu? midi, durant le d?jeuner, entre un plat de morue au gingembre et un goulache, rago?ts nationaux, le gouverneur, press? par sa ch?re moiti?, suppli? par ses h?tes, d?cida denvoyer Martza ? Gremnitz, au logis du m?decin, afin de prier ce dernier de venir donner ses soins ? linfortun? X.323.

Et m?me, miss Ellen obtint sans discussion que le praticien, apr?s lauscultation du malade, serait invit? ? passer au logis Logrest afin de faire conna?tre son avis aux s?urs ?plor?es de son client.

Ladite visite mapporta, ? moi personnellement, le tracas dun dialogue, dont la conclusion, je le sentis, importait vivement ? miss Ellen, et dont malheureusement je ne comprenais pas du tout le but.

Au surplus, je rapporte les r?pliques ?chang?es.

M. Volsky, un homme sec, petit, grisonnant, de mouvements prestes autant quune souris, dont il avait les yeux noirs et vifs et lair fut?, en d?pit de la redingote noire, de la cravate blanche, sans lesquelles on ne saurait administrer un julep en Galicie, M.Volsky donc, raconta en termes m?dico-techniques ce que lauscultation lui avait r?v?l?.

En langage clair, lEsculape navait absolument rien devin? en ce qui concernait la nature du mal. Tout au plus lui avait-il donn? ? tout hasard un nom. Il diagnostiquait gravement une atonie du r?seau nerveux, int?ressant le c?r?bro-spinal moteur et le grand sympathique circulatoire.

Sous le roi de France, Louis le quatorzi?me, les m?decins de Moli?re discouraient d?j? dans ce genre.

Mais personne ne parut mettre en doute la sagacit? du brave et important morticole. Et cest ici que se placent les questions de miss Ellen auxquelles je faisais allusion tout ? lheure. Les voici:

Miss ELLEN. Na-t-il pas prononc? une parole indiquant o? si?ge plus sp?cialement la souffrance?

LE DOCTEUR. Non, non, aimable Fr?ulein. Durant toute ma visite, il na cess? de r?p?ter un mot.

Miss ELLEN. Est-il indiscret de vous demander lequel?

LE DOCTEUR. Pas du tout. Il disait: Froid! Froid!

Miss ELLEN. Cela nindiquait-il pas chez lui limpression inconsciente de la fi?vre froide?

LE DOCTEUR. Peut-?tre. Mais on ne saurait laffirmer vu l?tat d?lirant du malade Qui sait m?me si, par un ph?nom?ne damn?sie ou daphasie, le malheureux ne dit pas des mots traduisant une pens?e toute diff?rente.

Miss ELLEN. Mais ? lexamen vous avez pu constater sa temp?rature?

LE DOCTEUR. Je lai fait Elle ma paru sensiblement normale.

Miss ELLEN. Alors, ne pensez-vous pas, pardonnez-moi, monsieur le docteur. Jai lair de vous conseiller. Telle nest pas mon intention, je sollicite humblement lavis dun homme que ses lumi?res scientifiques d?signent comme devant statuer sans appel.

LE DOCTEUR (visiblement flatt?). Parlez, parlez sans crainte, Fr?ulein.

Miss ELLEN. Si par hasard il souffre dune sensation de froid, sa temp?rature ?tant normale, il ny aurait aucun danger ? l?lever un peu.

LE DOCTEUR. Aucun, si lon proc?dait par r?vulsifs Et m?me laction r?flexe de la r?vulsion pourrait ?tre bienfaisante pour le syst?me nerveux.

Miss ELLEN (tr?s candide). Quappelez-vous r?vulsif, monsieur le docteur. Javoue mon ignorance, car je souhaite tout comprendre.

LE DOCTEUR (tout ? fait paternel). Le r?vulsif est le corps qui am?ne une r?action subite dans les tissus organiques.

Miss ELLEN. Ah! comme les compresses dalcool lorsquon a la migraine.

LE DOCTEUR (souriant). Justement, Fr?ulein, vous comprenez tr?s bien.

Miss ELLEN. Alors, vous seriez davis que des lotions dalcool sur tout le corps

LE DOCTEUR. Seraient ?videmment toniques. En tout cas, elles ne sauraient faire de mal.

Miss ELLEN. Ah! si j?tais aupr?s de mon cher fr?re, jessaierais Cest affreux de se dire que lon ne lutte pas corps ? corps contre la maladie.

LE DOCTEUR (conciliant). Je veux vous donner le plaisir de la lutte jordonne donc trois lotions alcoolis?es par jour.

Sur ce, Volsky se r?pandit en compendieuses explications sur lart de lotionner un ?tre humain; Herr Logrest et Mrs. Amalia se mirent de la partie Confier lalcool au vieil infirmier Krisail, un ivrogne inv?t?r?, leur semblait imprudent. Ce soudard ?videmment en profiterait pour lotionner son propre gosier.

Mais alors Ellen proposa de donner ? Martza la garde des clefs de larmoire aux alcools et ?thers de la pharmacie de linfirmerie.

La solution, conciliant tous les int?r?ts, fut adopt?e, et le docteur se retira en promettant de revenir le lendemain. Il ne manquerait pas du reste, ajouta-t-il aimablement, de se rendre, apr?s sa visite, dans cet honorable logis du non moins honorable gouverneur du ch?teau fort de Gremnitz, pour rassurer ces gracieuses dames

Le soir donc, Martza, tr?s flatt?e de la confiance quon lui marquait, re?ut la clef de larmoire aux alcools, jura que Krisail nen distrairait pas une goutte, et sen fut occuper son poste de garde-malade.

La grande fille, tout ? la joie d?tre dans les honneurs, ne songeait plus au surcro?t de fatigue qui en r?sultait pour elle.

Et, ainsi quelle nous le raconta le lendemain matin, elle avait men? la vie dure au vieux soldat Krisail, ce guerrier alt?r? qui r?dait sans cesse autour de la bonbonne ? alcool, comme un furet autour dun petit lapin sans d?fense.

Toutefois, ? une question de miss Ellen, demandant ? la robuste fille comment elle pouvait supporter ainsi la privation de sommeil, les coquelicots, fleurissant soudain ses joues, me donn?rent ? penser quelle avait bien pu ne pas ?tre ?veill?e constamment.

Cela me rassura au sujet de Krisail Le pauvre militaire avait sans doute pu se permettre une accolade amicale avec le r?cipient dalcool.

Le malade r?p?tait toujours: Froid! Froid!

Quand le docteur Volsky arriva ? son tour, le d?lire de X.323 s?tait fait diff?rent.

Ne se figurait-il pas ? pr?sent quil ?tait le m?decin et que ceux qui entouraient son lit ?taient des malades confi?s ? ses soins.

Il leur t?tait le pouls, d?crivant tous les sympt?mes de sa propre affection, et invariablement ordonnait des grogs froids.

Miss Ellen ?coutait pensive, sans doute aussi d?sol?e que miss Tanagra qui, depuis le commencement de la maladie de son fr?re, vivait un songe ?veill?, ne prenant plus part aux conversations, s?par?e du monde ext?rieur par une atroce angoisse que je lisais sur son visage d?fait.

Sa jeune s?ur avait d?cid?ment un imp?rieux d?sir de sinstruire.

Docteur, dit-elle, ne croiriez-vous pas quil se produit un ph?nom?ne de lucidit? d?lirante. Jai ou? dire que certaines personnes, en ?tat dexcitation nerveuse, peuvent exprimer avec pr?cision ce qui les sauverait. Ce grog froid, ne serait-ce pas le salut? Je vous questionne, enseignez une ignorante Mais cette intuition si remarquable qui vous a fait appliquer les lotions r?vulsives comme vous dites, nest-ce pas, ont amen? une telle transformation Peut-?tre que le grog

? ma grande surprise, M.Volsky accepta sans sourciller lintuition remarquable dont la jeune fille le gratifiait.

V?ritablement, cette petite miss Ellen semblait conna?tre ? fond les m?andres de la vanit? humaine.

Et il fut entendu quil ordonnait les grogs froids.

Le lendemain, nouvelle complication. X.323, toujours m?decin imaginaire, refusait obstin?ment de boire le grog pr?par? par Martza.

Je ne puis pourtant absorber tous les rem?des que jordonne ? mes clients, exposait-il gravement Pour un grog, je veux bien faire une exception; mais je veux que mes trois malades soient r?unis et quils absorbent le rem?de en m?me temps.

Les trois malades, pour le pauvre d?lirant, ?taient, on le devine, le docteur Volsky, Martza et linfirmier Krisail.

Tr?s patiemment, dans son d?sir d?tre agr?able ? la ch?re attrist?e jeune Fr?ulein, le m?decin, lors de sa visite, avait consenti ? se pr?ter ? la fantaisie de lh?te de linfirmerie.

Alors X.323 avait ?t? pris dune nouvelle lubie:

La lune, avait-il d?clar?, joue un r?le pr?pond?rant dans les phases morbides. Il convoquait donc les trois malades pour minuit exactement, linfluence s?l?nitique devant, ? cette heure, se combiner ? celle de lesprit alcoolique pour atteindre au maximum de r?solution morbide.

Alors, Ellen eut les larmes aux yeux.

Oh! docteur, docteur, supplia-t-elle, comme je lai compris ? votre physionomie, miroir si expressif de votre pens?e, ce grog sauvera mon fr?re. Oh! je vous en supplie, vous avez ?t? si bon d?j? pour nous

M.Volsky se d?fendit; mais on se d?fend mal contre une adorable petite miss Ellen qui vous implore (moi-m?me je la trouvais adorable maintenant) et le m?decin c?da.

Il viendrait donc ? minuit, mais ? une heure du matin, que le malade e?t bu ou non, il repartirait, car il avait le lendemain une op?ration chirurgicale ? pratiquer, et en pareille occurrence, il importe de dormir pour avoir l?il clair et la main s?re.

Lexpression de la gratitude de la jeune fille fut particuli?rement abondante. Les paroles louangeuses coulaient de ses l?vres sans arr?t. C?tait un fleuve de reconnaissance quelle faisait d?filer devant le docteur qui, de toute ?vidence, ne s?tait jamais vu ? pareille f?te.

Et miss Ellen devait ?tre bien heureuse de penser que son cher fr?re boirait enfin son grog froid, car un quart dheure apr?s, je la surpris sur le chemin de ronde du mur cr?nel? o?, quelques jours plus t?t, elle avait d?cid? de ma vie Elle regardait la campagne environnante dun ?il avide, si absorb?e quelle ne mavait pas entendu venir.

Et miss Ellen fredonnait un air de rythme joyeux!

XII.L?VASION DE LA MALADIE

Vous pensez sans peine que lheure venue de me laisser enfermer dans ma chambre des Madgyars, je navais aucunement le d?sir de dormir.

La pens?e que miss Ellen avait un but, quelle suivait une ligne de conduite parfaitement d?finie, mobs?dait.

Que mes confr?res en reportage se mettent ? ma place. Quoi de plus horripilant pour le t?nor du Times, que de ne pas percer le myst?re de la petite cervelle dune fillette.

Comme pour me rapprocher de lendroit o? se d?gusterait le grog froid, accessoire inexplicable de linconnu qui me chatouillait impitoyablement, je m?tais assis pr?s de la fen?tre donnant sur la cour.

De l?, japercevais cette cour sombre, dont la lumi?re parcimonieusement distribu?e par les quatre lanternes occupant les angles, ne parvenaient pas ? dissiper lobscurit?.

Je regardais la rigole en caniveau bordant les constructions ? deux m?tres environ du pied des fa?ades, et aussi les fen?tres de linfirmerie, la petite vo?te dacc?s, vaguement ?clair?e par un lumignon plac? ? lint?rieur et que je devinais seulement par son faible rayonnement.

? minuit, un roulement de voiture.

Cest le docteur Volsky, fid?le ? sa promesse.

Le v?hicule sarr?te en face de lentr?e de linfirmerie. Je reconnais la silhouette du m?decin, son grand manteau quil rev?t toujours dans ses promenades nocturnes.

Cest une vision rapide, car M.Volsky sengouffre sous la petite vo?te de lescalier de linfirmerie.

Ce diable de X.323 va-t-il boire cette fois le grog sauveur?

Lid?e, ?mise par miss Ellen, a fait du chemin dans mon cerveau, et je me demande s?rieusement si, dans la lucidit? exceptionnelle du d?lire, le malade na point indiqu? le r?vulsif int?rieur qui lui rendra la sant?.

Jouvre ma fen?tre. Oh! mouvement irraisonn?, impulsif. Je supprime lobstacle des vitres qui me s?pare de cette fa?ade noire, derri?re laquelle il se passe une chose qui mint?resse dune fa?on outr?e, presque maladive.

La soir?e est un peu fra?che, mais je ny prends garde.

Une horloge, probablement celle du clocher de Gremnitz, d?taille dans la nuit le quart, le double coup piqu? de la demie, les trois coups, un appuy?, deux piqu?s, des trois quarts apr?s minuit.

Je bous litt?ralement. Pour que le docteur s?journe aussi longuement, il faut que son client lait plac? en face dune imagination nouvelle du d?lire.

Ah! une ombre jaillit de la vo?te de linfirmerie, ouvre la porti?re de la voiture. Le grand manteau, le chapeau, cest le docteur. Il sen va.

Un d?sir fou dapprendre quelque chose m?treint. Et avant davoir pu mesurer lincorrection de mon acte, jai lanc? dans lespace cette question:

Docteur! Docteur! a-t-il bu?

Les m?decins ont laccoutumance de laffolement des proches aupr?s des lits de douleurs quils visitent. M.Volsky me pardonne ?videmment mon appel un peu familier, car il r?pond par un geste affirmatif et dispara?t dans le v?hicule qui s?branle aussit?t.

J?coute le roulement qui d?cro?t r?guli?rement, un instant renforc?, lorsque la voiture passe sous la grande vo?te aboutissant ? lancien pont-levis et ? lext?rieur. Un retentissement sourd mavertit que les lourdes portes du ch?teau se sont referm?es derri?re le carrosse m?dical.

X.323 a bu, jen suis assur?. Le plus sage est de me coucher.

Nous verrons demain si le grog est aussi salutaire que semblait lesp?rer miss Ellen.

Nous avons ?t? d?livr?s, d?s la pointe de laube, ainsi que chaque matin. Dans la salle ? manger, le premier d?jeuner nous avait r?unis: Tanagra miss Ellen et moi.

Il en ?tait toujours ainsi, Herr et Frau Logrest ?tant accoutum?s ? prolonger leur s?jour au lit.

Je remarquai que miss Ellen ?tait aussi taciturne que sa s?ur.

Aussi taciturne et plus inqui?te apparemment, car au moindre bruit, elle tressaillait, regardait vers la porte avec anxi?t?.

Que craignait-elle donc? Avait-elle un pressentiment funeste touchant le mal myst?rieux qui avait terrass? X.323 ?

Jallais ? tout hasard linterroger ? ce sujet, quand un vacarme insolite arr?ta la parole sur mes l?vres, me laissant seulement la facult? de constater quun ?tonnement se peignait sur les traits de miss Tanagra, tandis que miss Ellen devenait bl?me et que ses grands doux yeux se cernaient brusquement dun cercle bistre.

On e?t dit que tout son sang avait soudainement afflu? ? son c?ur.

Et pourtant que pouvaient au fond, lui faire les cris, les exclamations jaillissant de la chambre ? dormir des ?poux Logrest, dont nous ?tions s?par?s par un couloir.

Je pense m?me, si jen juge par mes impulsions personnelles, quils ?taient comiques et l?v?nement sembla dabord me donner raison.

La porte de la salle ? manger fut pouss?e violemment. Deux rotondit?s gesticulantes firent irruption dans la pi?ce, suivies par une troisi?me personne, tout aussi agit?e, quoi que beaucoup moins volumineuse.

C?taient Herr Logrest, mistress Amalia et Martza.

Ils roulaient des yeux furibonds, poussaient des clameurs ?trangl?es, ?taient cramoisis.

Mais surtout, les ?poux gouverneurs apparaissaient totalement grotesques. Dans leur ?moi, ils se montraient, ce quils ?vitaient soigneusement ? lordinaire, en toilette de saut de lit, et cela ?tait in?narrable.

Jamais les caricaturistes du Punch, notre Rire anglais, neurent inspiration aussi funambulesque que ces deux ob?sit?s en pantoufles, camisole, jupon court, pyjama, madras ou bonnet sur le chef, se livrant ? la gymnastique la plus h?t?roclite!

Quelques soient mes habitudes de convenabilit?, je crois que je me pris ? rire, sans pouvoir dominer cette hilarit? v?ritablement d?plac?e en pr?sence de l?motion qui agitait indubitablement nos h?tes.

Et puis quelques paroles perceptibles dans le flux de leurs exclamations emport?es, me ramen?rent ? plus de gravit?.

X.323 Le docteur Volsky dans son lit Krisail et Martza endormis

Une bu?e rose monta aux joues de miss Ellen. Dans ses grands yeux palpita comme un ?clair, puis redevenue aussi ?tonn?e dapparence que sa s?ur, que moi-m?me, elle demanda:

Que vous arrive-t-il donc, me ch?re dame Amalia?

Interrogation qui amena une nouvelle explosion de mots sans suite, accompagn?s dune mimique ?chevel?e.

Les ?poux se rendirent compte que leur d?sarroi les mettait dans limpossibilit? de sexpliquer clairement, car dun commun accord, ils dirent ? la servante:

Martza, racontez, car en v?rit?, le diable est sur notre langue.

Et Martza avec des mines effarouch?es, nous r?gala de ce r?cit:

Le diable! Oh oui! Il est dans tout ceci. Cette nuit, le docteur Volsky est venu. Le malade ?tait toujours fou; il se prenait pour le m?decin. Il nous a forc?s ? boire chacun un grog. Nous lavons bu, car il avait promis de boire apr?s nous Quand nous avons eu absorb? nos verres, lui na plus voulu. Il a dit: dans une demi-heure, je boirai tout ce que vous voudrez, dans une demi-heure, sans faute Il a obtenu du docteur quil pla??t sa montre sur la table Trente minutes cest peu de chose, nest-ce pas, pour gu?rir un fou Alors, on a attendu Je me rappelle tr?s bien avoir compt? jusqu? dix sept minutes Apr?s, ?a se brouille Je ne sais plus quune chose. Cest que, ce matin, je me suis r?veill?e dans le fauteuil o? je m?tais assise, que Krisail dormait dans un autre Le docteur, lui, avait d? sen aller, car sa place ?tait vide. Le malade, couvert jusquaux yeux, semblait dormir.

La grande fille leva les bras au ciel en un geste rageur.

Tout dun coup, voil? que les couvertures sagitent et du fouillis des draps, quest-ce que je vois sortir: la t?te du docteur, Meinherr et Fr?ulein, la t?te du docteur avec les cheveux ?bouriff?s, la barbe h?riss?e, hurlant comme un d?mon: Quest-ce que je fais l?? Une servante ne peut pas r?pondre comme elle le voudrait ? un Herr doktor; sans cela, jaurais dit: Apparemment que vous dormiez Vous avez m?me eu une id?e bizarre de prendre le lit du fou Du reste, ce furieux docteur ne me laissa pas le temps de r?pliquer. Il minvectiva comme si moi, une fille s?rieuse, javais pu avoir lid?e de le mettre au lit On ne joue pas ? la poup?e avec un doktor. Et puis, voyez la bizarrerie des savants, voil? quil me demande ce que jai fait du prisonnier On na jamais vu cela! Quest-ce que vous voulez que jen fasse, moi Un prisonnier, ?a nest pas un ruban, ni une bague, ni aucune des jolies choses qui font battre le c?ur dune Fr?ulein, en ?ge de songer au mariage.





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