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Le canon du sommeil

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Il ?tait du reste coquet, ce jardin de prison, couvrant trois ou quatre mille m?tres carr?s entre le pavillon occup? par le gouverneur et lenceinte ext?rieure.

Des all?es sinueuses, des rocailles, une minuscule Serpentine dont leau claire bondissait en torrent miniature, parmi de lilliputiennes prairies.

Et puis des massifs de buissons enchev?tr?s, copie adroite de la nature sauvage, cr?aient des r?duits o?, comme lavait indiqu? Logrest, il devenait possible doublier la prison, masqu?e de tous c?t?s par les feuillages.

Dinstinct, je marquai le d?sir de my arr?ter, mais miss Ellen avait une id?e autre.

Elle refusa dun simple mouvement de t?te et poursuivit sa marche, entra?nant sa s?ur.

?trange chose qui me surprenait. La jeune fille, prot?g?e jusqualors par sa s?ur Tanagra, mise, comme nous exprimons la g?terie ? Birmingham, dans le coton premi?re quality de la Caroline du Sud, semblait avoir pris la direction de notre trio. Positivement, elle prot?geait Tanagra.

Et pour qui avait pu appr?cier la volont? de celle-ci, il y avait vraiment, dans la situation actuelle, quelque chose de d?concertant, de contraire ? tout ce que lon aurait suppos?.

Nous avions travers? le jardin dans toute sa profondeur.

Devant nous, masqu?e en partie par des espaliers, la muraille ext?rieure dressait sa cr?te de pierres noir?tres ? sept ou huit m?tres au-dessus de nos t?tes. Un escalier raide, des m?mes pierres, laves refroidies dun volcan ?teint des Carpathes, analogues ? celles que lon extrait des puys, aux environs de Clermont-Ferrand, un escalier coll? au rempart en permettait lascension.

Montons, pronon?a miss Ellen en sengageant sur les premi?res marches.

Sans r?sistance, Tanagra la suivit. Que pouvais-je faire, sinon imiter ce mouvement.

En haut, la muraille, cr?nel?e sur sa face regardant la campagne, formait terrasse ou chemin de ronde plut?t, car la plate-forme mesurant exactement l?paisseur de la construction, ne d?passait pas deux m?tres en largeur.

Miss Ellen voulait-elle nous montrer de quel point une ?vasion serait possible?

Je me penchai par un cr?neau. Non, ma pens?e ?tait folle. Le mur, dont l?l?vation sur cette face se trouvait augment?e de toute la profondeur du foss? qui le bordait, plongeait, ? douze ou quinze m?tres plus bas, ses assises dans une eau verd?tre, plus proche de l?tat boueux que de la forme liquide. Descendre par l? e?t ?t? senliser volontairement, sans compter que la pente ? remonter ensuite pour gagner la campagne ?tait garnie de piquets dispos?s en losanges et reli?s par des fils m?talliques, dits ronces, entre lesquels le plus expert des clowns professeurs en dislocation, ne?t pas r?ussi ? se glisser.

Du reste, elle comprit ma pr?occupation, car elle murmura:

Au del? du glacis succ?dant au foss?, se trouve une falaise rocheuse verticale surplombant la route de Gremnitz ? Grodek et ? Lemberg Si je vous ai conduits ici, cest que, en cet endroit, je suis certaine quaucun espion ne saurait se dissimuler pour surprendre nos paroles.

Ah!

Lexclamation fut tout ce que je pus formuler.

Elle me stup?fiait, miss Ellen, la veille encore petite pensionnaire de Trilny-Dalton-School. Voici que maintenant, elle soccupait ? d?pister les espions.

Jallais dailleurs marcher de surprise et surprise. Jallais comprendre quelle ?me courageuse peut se dissimuler sous le masque candide dune jeune fille. Une jeune fille allait consentir ? sexpliquer.

Elle sarr?ta, sassit dans un cr?neau, le dos tourn? au vide et doucement:

Maintenant, causons ou plut?t, ?coutez-moi tous deux. Ne parlez pas, sauf pour r?pondre si jinterroge Ne croyez pas que je veux vous r?genter, non Mais jai ? dire des choses qui ne sont pas dune jeune fille, je le sens. Jai besoin de tout mon courage. Si vous minterrompiez, il m?chapperait peut-?tre.

Je regardai la triste Tanagra. Sur son visage je lus une stupeur au moins ?gale ? la mienne.

Ah ?a! Est-ce que miss Ellen se r?v?lait ? sa s?ur autant qu? moi-m?me?

Vous promettez, reprit la jeune fille. Et sur un signe affirmatif de notre part: Bien, alors je commence. Des prisonniers sont susceptibles d?tre d?rang?s ? tout instant, je ne me perds donc pas en pr?ambule; je vais droit au but Croyez seulement quen temps normal, je naurais jamais laudace que la situation me contraint ? montrer.

Ceci sadressait ? moi. Pourquoi? Et j?coutai de toute mon attention.

VII.MISS ELLEN SEXPLIQUE

Miss Ellen fit asseoir sa s?ur aupr?s delle, la dimension du cr?neau le permettait; elle lui prit les mains, les pressa longuement sur ses l?vres.

Vois-tu, s?ur bien-aim?e, on croit que les enfants ne comprennent pas. Et les pr?cautions que lon prend attirent leurs r?flexions Non, ?coute, ne parle pas Ainsi, notre fr?re, toi, vous ?tes, mon c?ur en est s?r, les ?tres les plus droits, les plus loyaux, les plus ?pris de v?rit? qui soient au monde.

Ch?re Ellen! murmura Tanagra dune voix attendrie.

Tais-toi, tais-toi, je ten conjure. Ne me trouble pas d?s mon d?but. Je reprends. ?tant tels que vous ?tes, comment navez-vous pas pens? que je m?tonnerais de vos d?guisements?

O? prends-tu cela?

Chez toi-m?me. ? Vienne, tu ?tais blonde; ? Madrid ton front se couronnait de tes beaux cheveux, les vrais, je lai bien reconnu, va, bruns et or, que je suis fi?re davoir, moi, parce quils ressemblent aux tiens. En Angleterre, tu ?tais redevenue blonde, et bien plus ?g?e Ici, je te retrouve au premier blond, celui de Vienne.

Tanagra avait rougi l?g?rement:

Mais, ma ch?rie, la folie de la mode.

Chut! ne mens pas ? ta petite Ellen Tu ne sais pas.

Et doucement:

La mode, dabord tu es trop intelligente Si, si la mode des cheveux teints ou des perruques, cest bon pour les petites femmes niaises ou laides, ou demi-jolies si tu veux. Mais toi! Allons donc Et puis la comtesse de Graben, qui devient la marquise de Almaceda en Espagne et Mistress sans nom en Angleterre, dis, est-ce aussi une mode?

Et enla?ant brusquement sa s?ur, dans un geste dadorable et c?line tendresse.

Tu r?pondras tout ? lheure. Il faut que tu me donnes toute confiance. Il le faut Mais je reprends le fil, je pleurerais si je m?cartais de mon sujet, et je ne veux pleurer quapr?s, quand jaurai tout dit.

Elle eut un sourire mouill? et continua:

Donc tu te d?guisais. Pourquoi? Ce ne pouvait ?tre que dans un but noble, digne de ton ?me de fleur et de clart?. Alors me vint ? lesprit que tu courais des dangers ainsi que notre fr?re, et que vous vous s?pariez de moi pour me les ?viter; ne r?ponds pas, je ten prie En fouillant dans mes souvenirs, je me souvenais de jours tristes, dune campagne couverte de neige, dun voyage de nuit dans un tra?neau, de notre passage sur une colline d?nud?e, en haut de laquelle un pendu se balan?ait ? une potence. Cela avait dans ma m?moire, le vague dun r?ve. Au pied du gibet, un soldat, oui, ce devait ?tre un soldat, tenait une torche allum?e, et la flamme pouss?e par le vent jetait des lueurs rouges sur la neige, sur le pendu, sur nous. Et jentendis ces paroles qui rest?rent grav?es dans mon esprit: Le ma?tre couronn? est content Rendez-vous aupr?s de son Excellence. Il veut r?compenser, sattacher ceux qui furent injustement proscrits Et la course dans la nuit, sur la terre ouat?e de neige recommen?a Eh bien, s?ur aim?e, ceci se m?la ? tes cheveux changeants Une id?e simplanta dans mon cerveau; les d?guisements ?taient la suite, la cons?quence de lhomme pendu.

Tanagra avait baiss? la t?te. Je napercevais son visage quen raccourci, et il me semblait que ses paupi?res palpitaient d?sesp?r?ment.

Moi-m?me, je me sentais emport? dans une atmosph?re de r?ve. Je fixais sur miss Ellen un regard interrogateur. Oh! jeune fille, qui e?t suppos? que tu cachais, sous ton front pur, cette vision sinistre dun gibet. Elle reprenait cependant dune voix plus assur?e.

L?-dessus, tu me fais quitter pr?cipitamment mon pensionnat de Madrid. Nous partons en grand myst?re, tu me conduis ? Londres Alors, tu vas voir! Chez mistress Trilny, la f?te de mai, la f?te du muguet est c?l?br?e par les ?l?ves. Toute linstitution est en r?volution. Nous courons de la cave aux combles, ? la recherche de fil de fer, de ficelle pour nos guirlandes d?corant les classes. Je tombe sur un paquet de vieux journaux des num?ros anciens d?j? du Times. Comment ai-je lu, le sais-je Peut-?tre la signature de certains articles. ? Madrid, ou en route, je ne sais plus, tu avais prononc? un nom; ce nom ?tait rest? dans mon esprit, ce nom figurait au bas des articles: Max Trelam

Un faible cri, une plainte ?touff?e fusa entre les l?vres de Tanagra.

Pour moi, je demeurai immobile, m?dus? de voir mon nom appara?tre ainsi.

Miss Ellen, elle, serra plus ?troitement sa s?ur contre elle, et laccent abaiss?:

C?tait lhistoire de ce vol de documents, de laffaire de Casablanca, de lespion X.323 Pas dautre nom pour lui; et cependant, je reconnus des phrases de mon fr?re Vous savez, sir Max Trelam, dans le passage o? vous vous trouvez tous les deux dans la petite maison de gardien de la rue Zorilla Ses r?ponses me rappelaient des id?es d?j? entendues dans les instants trop rares o? jai v?cu aupr?s de lui Et puis il y avait une femme aux cheveux bruns et or, dont vous ne disiez pas le nom. Seulement, vous ?tes un ?crivain de race, sir Max Trelam; on voit ce que vous d?crivez; et elle, elle, je la reconnaissais aussi Oh! je ne pouvais pas me tromper, tes grands yeux o? se m?lent le bleu du ciel et le glauque de la vague, lincomparable m?lancolie de ton visage que le rire ne pouvait pas effacer Tout, tout C?tait toi, s?ur ch?rie.

Et tendre, sa voix baissant en inflexions de harpe ?olienne:

Ainsi, vous ?tiez espions.

Un nouveau g?missement sonna, douloureux.

Mais comme je restais l?, p?trifi? en quelque sorte, miss Ellen me tendit la main.

Merci ? vous, sir Max Trelam, qui avez compris que des espions comme eux sont dignes de toutes les affections, de tous les honneurs.

Je ne saurais dire ce qui se passa en moi au contact de cette main fine secouant la mienne. Oh! les deux s?urs avaient bien le m?me pouvoir dinfluence. La petite miss, la petite fille de tout ? lheure, me parut avoir d?mesur?ment grandi.

Je lavais qualifi?e in petto de quantit? n?gligeable Maintenant je me surprenais ? me traiter de quantit? stupide. Pour un peu, jaurais d?vou? au bourreau, mes yeux qui navaient pas su voir, mon cerveau qui navait pas su comprendre.

D?j?, miss Ellen baisait les paupi?res de Tanagra, elle s?chait de ses l?vres les larmes perlant au bout des longs cils, et elle parlait.

Espions Oui, tout devenait clair Une t?che terrible vous tenait; vous aviez voulu ? tout prix m?pargner son horreur Vous aviez voulu, fr?re et toi, que je pusse aimer, que je ne fusse pas condamn?e comme toi aux terribles besognes qui brisent le c?ur.

Et Tanagra ne pouvant retenir un sanglot:

Pleure, ch?rie, pleure, continua miss Ellen, nous sommes deux ? pr?sent, deux Tu nas rien ? mexpliquer du pass?; que mimporte ce quil f?t, il ta li?e. Maudit soit-il ce pass?, qui torture la sainte et pure cr?ature que tu es.

Jamais, non, jamais, pr?tresses des ?les sacr?es de notre mer dIrlande, saluant la divinit? parmi les mugissements de la temp?te, ne durent ?tre plus impressionnantes que cette jeune fille disant sa foi profonde en cette s?ur si bien aim?e.

Elle allait toujours, mentra?nant peu ? peu ? un sentiment dadmiration.

Seulement, je ne veux plus ?tre l?go?ste petite cr?ature que lon tient en dehors des peines, des dangers, des soucis Oh! je sais tout, va Cet homme, ce comte Strezzi qui ta amen?e ici, je lai reconnu, lui aussi. ? Madrid, c?tait lui qui, lavant-veille de notre d?part pr?cipit?, s?tait pr?sent? au parloir sous couleur de voir une autre ?l?ve, mais je lavais bien remarqu?, va; ses yeux ne mavaient pas quitt?e Et quand jai ?t? sa prisonni?re, dans ce ballon quil dirige ? son gr?, jai compris. C?tait toi, c?tait notre fr?re quil voulait frapper en ma personne si ch?re ? votre adorable bont? Et tout ? lheure, alors que, dans nos chambres voisines, tu as eu beau me raconter quun ordre de lEmpereur de Vienne tavait oblig?e ? accorder ta main ? ce Strezzi Je savais que tu t?tais d?vou?e pour sauver la petite prisonni?re enferm?e ? Gremnitz Mais je suis avec toi, aupr?s de toi maintenant Je connais ton ennemi Il me semble que Dieu approuvera la jeune fille qui tuera le mis?rable et rendra ainsi ? sa s?ur ch?rie, la possibilit? d?pouser lhomme de c?ur, qui la aim?e en d?pit de l?tiquette honteuse despionne Ch?re aim?e honor?e espionne, ta petite Ellen te d?livrera!

Alors, oh alors, jassistai, t?moin muet et sans mouvement, ? la lutte de g?n?rosit? la plus ?mouvante.

Aux derni?res paroles de sa s?ur, Tanagra s?tait dress?e brusquement.

Non, ne parle pas ainsi, Ellen.

Pourquoi donc?

Parce que quoi quil arrive, je n?pouserai jamais sir Max Trelam.

Je subis une commotion. La jeune fille regarda sa s?ur dun air questionneur. ?videmment, le sens de cette phrase lui ?chappait.

Oh! elle ne doutait pas de sa sinc?rit?.

Le ton dont Tanagra avait parl? annon?ait la r?solution irr?vocable.

Javais senti passer la fatalit? ? laquelle on ne r?siste pas.

Ce qui vient darriver, reprit la malheureuse, ma dessill? les yeux. Je suis comtesse Strezzi alors que jaurais donn? mon sang pour ?tre la digne et d?vou?e mistress Trelam. Je ne suis donc pas libre de moi; je ne puis donc donner ma vie ? ce loyal gentleman Il m?rite la compagne qui soit toute ? lui Vois-tu, petite s?ur, la seule joie que tu sois ? m?me de me donner aujourdhui, cest de ne pas rendre inutile ma longue et inqui?te tendresse pour toi, cest de permettre que je sois seule ? souffrir et que, lui au moins, soit consol?.

Et comme nous restions sans voix devant cette abn?gation de soi-m?me, si simplement exprim?e, miss Tanagra ajouta doucement:

?tre triste, je suis accoutum?e ? cela. Va, cest moins dur pour moi que pour une autre Ce qui me torture, cest de penser que toi tu ?prouveras les m?mes d?ceptions Et puis, tu sais ? pr?sent que tu es s?ur despions. Trop loyale pour le cacher

Trop loyale et trop fi?re de vous, interrompit la jeune fille avec ?clat.

Si tu le veux Et alors, tu te heurteras aux pr?jug?s humains, stupides, barbares, mais ind?racinables

Elle appuya la main sur mon ?paule.

Lui est plus haut que ces conventions mensong?res Petite s?ur, fais quil maime en toi.

Je ne pense pas quun gentleman se trouve souvent en pareille posture.

J?tais l?, entre ces deux femmes, si identiques que, si elles lavaient quelque peu souhait?, je naurais pu les distinguer lune de lautre.

Et elles disposaient de mon c?ur, de ma main, absolument comme si mon avis e?t ?t? indiff?rent.

Et elles avaient raison dagir ainsi, car je navais aucune vell?it? de r?volte, de r?sistance.

Je me laissais entra?ner par la situation v?ritablement fantastique, et dans mon trouble, il ne me semblait plus quil y e?t une miss Tanagra et une miss Ellen.

Non il ny avait plus en moi quune miss Tanagra d?doubl?e. Celle-ci ?tait Tanagra, comtesse de Graben, marquise de Almaceda, et celle-l? l?tait encore.

Oh! je sens combien il est difficile de rendre perceptible, avec un peu dencre, l?tat tout ? fait curieux dont j?tais envahi.

La chose est si en dehors des incidents courants, que les mots, destin?s ? exposer ces incidents, manquent de la force, de loriginalit? n?cessaires.

Et pourtant, je voudrais donner une impression, si vague f?t-elle, du mouvement de la pens?e dun homme qui croit dormir alors quil est en ?tat de veille, ou bien qui pense veiller, alors quil dort ? poings ferm?s.

Et les deux s?urs continuaient linoubliable entretien.

Elles s?taient ?treintes; face ? face, les yeux dans les yeux, leurs haleines se confondant, aussi semblables que deux r?pliques dune m?me statue, elles ?changeaient ces phrases:

Ainsi, s?ur ch?rie, ta r?solution ne saurait changer?

Non, mon Ellen aim?e.

Et la solution que tu indiquais

Est la seule qui puisse me donner encore une joie.

Alors, quil soit fait ainsi que tu en as d?cid?.

Et brusquement, les quatre yeux vert bleu des deux Tanagra se pos?rent sur moi, tous quatre distillant en leurs rayons la m?me pri?re. Chacune semblait me dire:

Aimez-moi en ma s?ur.

En m?me temps, elles mirent leurs mains dans les miennes. Je les r?unis toutes deux avec une angoisse bizarre, tenant de lagonie des ruptures et de la douceur dun aveu, me sentant au c?ur lombre sinistre dun cr?puscule et les roses dune aurore, je murmurai:

Je suis ? vous. Faites de moi ce que vous jugerez convenable.

VIII.TANAGRA DEVIENT PRINCESSE

Les esprits les plus nets, les plus pr?cis, les gens qui, ? lhabitude montrent la conception la plus pratique de la vie, sont pr?cis?ment ceux qui, englob?s dans une situation anormale, subissent avec le plus de force, lemprise de linaccoutum? et sagitent alors d?sesp?r?ment en un brouillard de r?ve, tels une mouche que la destin?e, cruelle aux insectes autant quaux hommes, a fait entrer dans une bouteille.

Les jours suivants devaient encore accentuer cette esp?ce deffritement de ma personnalit?. Je devenais un f?tu dans le vent, un petit b?ton flottant au gr? de la rivi?re.

Vous autres, Fran?ais, je pense que cela vous amuserait, car vous poss?dez cette pr?cieuse facult? de rire de tout, m?me de vous; mais pour nous, Anglais, qui nous critiquons avec gravit?, je vous assure que rien nest plus p?nible.

Une semaine s?coula.

Oh! sans incidents notables. Nous passions, Tanagra, miss Ellen et moi, nos journ?es dans le jardin. Comme interm?des, nous avions les repas, pris ? la table de Herr Logrest, en sa compagnie, agr?ment?e de celle de son ?pouse Amalia.

Une bonne femme, encore quelle e?t emprunt? ? notre ob?se Falstaff des dimensions v?ritablement surprenantes.

Ah! si les charmes s?valuaient en kilos, cette dame e?t ?t? reine mondiale de beaut?. Quel volume! Quel ?panouissement grandiose. On e?t dit un monument ?lev? ? la gloire des divinit?s qui pr?sident aux destin?es des concours agricoles.

? titre de document, je dirai que sa ceinture Non, je ne veux pas insister, un chiffre effraierait peut ?tre Pour encercler sa taille, cest un chemin de fer de Ceinture qui e?t ?t? n?cessaire.

Sa conversation se divisait en deux parts: Apprendre quelle nourriture nous convenait le mieux, nous enseigner la confection de d?licatessen (chatteries) sp?ciales, affirmait-elle, ? la seule Galicie.

Cest ainsi que je fus oblig? de noter la formule du sanglier aux pruneaux et pommes de reinette; des crevettes frites et pil?es dans de la marmelade dabricots, et de je ne sais quel poisson du Danube aux mirabelles piqu?es de clous de girofle.

Miss Ellen, elle, avait trouv? le moyen dutiliser cette obsession gastronomique.

La jeune fille, d?cid?ment, montrait un sang-froid qui me conqu?rait sans que je pusse men d?fendre.

Gr?ce ? dadroites flatteries, d?coch?es ? la brave gouverneuse, elle parvenait ? se faire renseigner sur notre ami X.323, toujours au secret dans sa tour.

Il se portait bien, paraissait calme. En r?compense de sa sagesse, Herr Logrest avait consenti ? lui pr?ter quelques volumes de sa biblioth?que. Cela ?tait contraire au r?glement, mais bah! Quand un prisonnier ne cr?e pas de tracas ? son gardien, celui-ci peut lui consentir une petite distraction.

Et quand, apr?s cela, nous nous retrouvions seuls, tous trois, au fond du jardin, miss Ellen murmurait en pressant les mains de sa s?ur.

Esp?re, ch?re aim?e. Esp?re. Notre fr?re est calme, paisible, mais sa pens?e bouillonne Tu vois bien quil a commenc? ? tromper ses ge?liers, puisque lon enfreint le r?glement pour lui. Esp?re!

Javoue que largument me semblait faible. Un volume pr?t? nest pas un acheminement bien marqu? vers la libert?, mais je me gardais dexprimer cette pens?e d?courageante.

Jaurais craint dattrister lune ou lautre de mes compagnes.

Elles s?taient en quelque sorte fusionn?es dans mon cerveau.

Mon aim?e sy ?tait cristallis?e en forme double et quand, le soir, enferm? dans ma chambre, car on nous enfermait dans les salles Rouge, Verte et des Madgyars; quand, dis-je, je songeais ? mes compagnes de captivit?, jen arrivais ? me confier des choses ahurissantes, celle-ci par exemple:

J?pouserai miss Ellen, cela est s?r. Elles le veulent toutes deux et je me sens incapable de r?sister ? une seule. Donc mon mariage est chose virtuellement faite. Alors, ce sera terrible. Certainement Tanagra sen ira. Que deviendrai-je en face dun seul exemplaire de sa figure si douce?

Cependant miss Ellen semblait, elle, rapprocher son c?ur du mien.

Durant ces journ?es, les deux s?urs avaient caus? longuement entre elles, et je crois bien que le soir, les chambres qui leur servaient de prison communiquant entre elles, elles poursuivaient leurs confidences.

En ce qui me concerne, la jeune fille savait comment j?tais entr? en relations avec X.323, la sympathie subite, d?montr?e depuis par tous mes actes. Elle prenait plaisir ? minterroger, ? me faire pr?ciser les d?tails m?me insignifiants.





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