.

Le canon du sommeil

( 12 21)



III.UN CRIME ANONYME CONTRE ANONYME

Je venais dassister ? la perp?tration dun attentat effroyable, d?passant en horreur tout ce que la tradition nous rapporte au sujet des grandes tueries et je conservais un calme vraiment inexplicable.

Bien plus, jexaminais le Canon du Sommeil avec une attention presque bienveillante. Je me confiais le hip! (cri dapplaudissement) qui retentirait de la Clyde ? la Mersey et ? la Tamise, lorsque je publierais dans le Times la description du myst?rieux engin.

Cela fut si fort, que je moubliai jusqu? dire au comte Strezzi:

Vous permettez que je prenne un croquis, qui mappara?t sensationnel.

Ce ? quoi il r?pondit avec un m?lange dironie et de bienveillance:

Oh! un croquis ? un seul exemplaire. Je serais d?sol? de vous refuser cela.

Il me sembla quun sourire aussit?t effac?, passait sur le visage de X.323. Lhomme ind?chiffrable avait-il voulu que je fusse en cet ?tat desprit?

Je noserais certes pas affirmer le contraire.

Je me mis donc ? dessiner, tandis que le doux ronflement du moteur mannon?ait que ma salle de dessin se d?pla?ait ? pas mal de kilom?tres ? lheure.

Cinq, six, dix minutes au plus me permirent dex?cuter un croquis de la salle, avec son canon, l?cran photot?l?graphique, les manettes, les projectiles. Oh! dear me, dans un encadrement appropri?, quel admirable dessin de premi?re page pour le Times!

Le comte vint jeter un coup d?il ? mon travail. Sans un mot, il mindiqua m?me une l?g?re correction. Sans un mot, dis-je, cela est exact, car il se borna ? appuyer successivement son index sur un point de mon dessin et sur lorgane correspondant du canon.

Au surplus, la cabine semblait ?tre une succursale des tours du Silence ? B?nar?s. Tanagra avait laiss? retomber ses mains ? ses c?t?s, elle regardait droit devant elle, dans une stupeur ?pouvant?e. X.323 s?tait rapproch?; il avait emprisonn? le cou de la jeune femme de son bras, et ses l?vres, pos?es sur ses cheveux bruns et or, il murmurait peut-?tre des encouragements que je nentendais pas.

Strezzi, lui, consid?rait attentivement un instrument, analogue daspect ? un manom?tre, mais muni de trois aiguilles qui tournaient avec des vitesses diff?rentes autour dun centre commun. On e?t cru quil nous avait oubli?s. Il ne paraissait plus soccuper de nous, et je me souviens que je mhypnotisai sur lappareil dont la vue labsorbait.

Soudain, les aiguilles cess?rent de se mouvoir. Au m?me instant, le ronron du moteur se tut. Notre vainqueur actionna les boutons et manettes Et de nouveau l?cran du plafond se peupla dimages, mapprenant que le dirigeable avait stopp? au-dessus dune r?gion mamelonn?e, couverte de for?ts.

O? ?tait situ? ce district, ? quelle nationalit?, ? quel groupement politique appartenait-il? Je devais toujours lignorer.

Comme tout ? lheure, les images glissaient sur l?cran. Je compris que le comte amenait en contact avec le disque rouge de vis?e, un point quil d?sirait bombarder dun projectile de sommeil et de contagion.

Et je suivis curieusement le maniement, intrigu? de savoir quel pouvait ?tre lobjectif; dans un pays qui me paraissait un d?sert forestier.

Je nattendis pas longtemps.

Un ravin profond se dessina sur le plafond. Je ne lavais pas aper?u plus t?t, parce que les taillis couvrant les hauteurs me le masquaient.

Un petit ch?teau mi-f?odal, mi-moderne, occupait le fond de la d?pression, au bord dune jolie rivi?re qui serpentait entre des bouquets de bois, des prairies apparemment dispos?es en parc.

?tait-ce ? ce ch?teau quil allait envoyer un message de mort?

Oui. Le b?timent co?ncide avec le disque rouge, tout mouvement sarr?te.

Lentement Strezzi reprend un projectile, il charge le canon du sommeil.

La culasse se referme. Apr?s quoi, son regard se pose sur Tanagra.

? votre tour, ma ch?re femme, de collaborer ? mon ?uvre pacifique.

Ma ch?re femme! Les mots sonnent dans mon cr?ne comme une atroce plaisanterie. Cest un rire de lutins dans la lande du pays de Galles qui devrait accompagner la voix du comte.

Ma fianc?e dhier, aujourdhui ? jamais ?trang?re, a un grand geste de recul, dhorreur. Ses mains tendues d?sesp?r?ment en avant semblent repousser le crime auquel on la convie.

Quel crime?

Nous lignorons. Qui r?side dans ce ch?teau inconnu? Qui donc, au milieu de cette for?t dont nous apercevons seulement lombre, limage, a ?t? condamn? par notre terrible compagnon?

Tout nous est voil?, tout. Sur terre, personne ne saura qui a frapp?, aucun de nous ne saura qui fut victime.

Le crime restera anonyme contre anonyme. X. contre X., dirait mon ami Loystin, laimable sollicitor de Belgravia.

Pourquoi pensai-je ? Loystin ? ce moment pr?cis Je ne vous le dirai pas, car je serais incapable de me le dire ? moi-m?me. Mon imagination, ma folle du logis me transporte une seconde dans Belgravia.

Je vois le square, avec ses maisons toutes semblables, o? je reconnais cependant sans peine celle de Loystin la plaque du sollicitor ? droite de la porte, le perron ? la deuxi?me marche us?e par les pieds des visiteurs; cette marche qui a dot? le brave Loystin dun tic dont samuse le tout Londres judiciaire. Depuis dix ans en effet, le sollicitor se propose de faire remplacer le degr? us? par un degr? neuf. Cest une obsession v?ritable qui revient ? chaque instant dans sa conversation. Seulement, il faudrait une conf?rence dun quart dheure avec Olscrap, lentrepreneur, et ce quart dheure indispensable, mon digne ami ne la jamais eu ? sa disposition.

? quoi samuse la pens?e. Un mouvement de X.323 la ramena de Belgravia ? bord du dirigeable suspendu dans lespace noir sur la t?te des gens qui vont mourir.

Il a pris Tanagra par la taille. Il lam?ne doucement mais irr?sistiblement vers le levier du Canon du Sommeil.

Cela est silencieux et atroce. Cest la pantomime dune ?pouvante surhumaine. Les deux acteurs semblent des marionnettes tragiques. Leurs gestes sont raides, heurt?s; ils me donnent limpression dassister ? une chose non v?cue. Et je sais quils vivent, h?las! et mon c?ur se tord en moi ?perdument.

Strezzi regarde comme moi. Ah! lui, son c?ur est certainement tranquille; ? son sourire tragique, ? toute son attitude, je jurerais que le spectacle lui est divertissant. Et jai peur de sa gaiet? Cet homme est une b?te f?roce et nous sommes dans sa cage ? mille pieds du sol!

X.323 a appuy? la main de la jeune femme sur la poign?e du levier. Au contact du m?tal, elle a une plainte dont je frissonne jusquaux moelles.

Est-ce de ses l?vres qua jailli ce hululement lugubre Oh! pas fort, ce n?tait pas un cri, ? peine un murmure les mots sont b?tes, aucun ne rend les sensations inhabituelles Enfin, jai conscience que je viens dentendre une d?chirure d?me.

Clac! un choc m?tallique. Achevant son r?le de guideur au crime, X.323 a contraint sa s?ur dabaisser le levier de d?tente.

Le projectile est parti les condamn?s inconnus ont commenc? leur ?ternelle hilarit?.

Et comme je me sens glac?, avec ce sentiment que mes muscles se sont soudain durcis, p?trifi?s, Strezzi ricane:

Les noms ne font rien ? laffaire, mais il est bon de pouvoir donner une forme ? ses souvenirs Femme, ? ma ch?re ?pouse, je vous ai charg?e de punir une femme qui conspirait contre la paix du monde. Une princesse et son enfant sont ray?s de la liste des vivants. La paix est assur?e.

Pauvre Tanagra! Elle tourna vers lui un regard ?gar?, puis tomba ? genoux.

Oh! limmonde individu. Faire delle la meurtri?re dun petit enfant!

Il eut un haussement d?paules, puis fit retentir la sonnerie ?lectrique.

La porte du r?duit souvrit aussit?t, livrant passage ? plusieurs hommes de l?quipage, v?tus de ce costume mi-marin, mi-civil, que le comte avait adopt? ? son bord.

Celui-ci d?signa mes amis.

Conduisez les passagers au compartiment n2.

Il sinclina devant X.323, enla?ant la Tanagra quil venait de relever:

Je vous serai oblig? de rester enferm?, avec votre s?ur et Max Trelam, jusqu? larriv?e au but de notre voyage. Miss Ellen vous recevra au d?barquement; ainsi vous verrez que je tiens loyalement mes engagements ? l?gard de qui ne se d?robe pas ? ses promesses.

Un instant apr?s, mes amis et moi-m?me ?tions enferm?s dans la cabine herm?tiquement close. Le moteur renflait de nouveau avec une force indiquant que le dirigeable donnait son maximum de vitesse. Maintenant X.323, stup?fiant de calme parmi tant d?motions, consultait sa minuscule boussole, et dune voix calme, disait:

Apr?s ?tre descendus vers le Sud, nous remontons droit au Nord.

Ce renseignement navait rien de particuli?rement ?mouvant, nest-ce pas? Eh bien, il provoqua une d?tente brusque de mes nerfs tendus ? se briser. Je maffalai sur un si?ge et me pris ? sangloter follement, entra?nant ? pareille manifestation lacrymale la pauvre Tanagra.

Je me souviens que X.323 nous encouragea. Des mots affectueux bruirent ? mes oreilles. Il semblait impassible et cependant, (maintenant que je le connais bien, je sais combien tendre est son ?me) il devait souffrir affreusement.

Mais cet homme prodigieux a une volont? pouss?e jusqu? lincroyable.

Il a un c?ur denfant quune volont? de bronze parvient ? dissimuler.

Nous nous reconn?mes, tous trois rapproch?s, lui entre nous deux, lune de ses mains ?treignant les mains de sa s?ur; lautre emprisonn?e dans les miennes. Je crus lentendre dire:

Pauvres enfants!

Je compris de travers. Je crus quil faisait allusion ? ce petit prince, dont Strezzi nous avait annonc? le tr?pas.

Oh, oui! murmurai-je, pauvre petit inconnu!

Mais il frappa du pied, et la voix dure, comme si ma r?flexion e?t ?t? la goutte deau qui fait d?border le verre:

Celui-ci, je ne le connais pas, ma piti? reste vague Ceux que je plains, cest vous!

Son regard allait de sa s?ur ? moi-m?me.

Ce coup d?il jeta dans mon ?pouvantable tristesse, comme un rayon de soleil.

Je sentis que d?sormais X.323 voyait en moi un fr?re, quil mestimait assez pour madmettre en sa parent?.

Et je fus d?licieusement flatt? davoir forc? lestime dun espion, ? qui mon affection, ma sympathie, mon respect ?taient all?s de suite.

IV.LANGOISSE DE VOIR DOUBLE

Vous voudrez bien vous laisser bander les yeux. Dans cinq minutes, vous serez d?barrass?s et miss Ellen sera en face de vous.

Voil? ce que pronon?a le comte Strezzi en nous joignant dans la cabine.

Il est absolument s?r que nous ne protesterons pas, car sans attendre notre r?ponse, il ajoute:

Allez!

Les matelots du dirigeable, qui le suivent, sapprochent de nous. Que tiennent-ils donc ? la main. Ce ne sont point des bandeaux, mais des masques quils nous appliquent sur le visage.

Oh! Comme cela, nous sommes bien aveugl?s! Quel luxe de pr?cautions! D?cid?ment le comte Strezzi est le diable en personne, ou plut?t le diable l?gendaire ne serait aupr?s de lui quun na?f petit gar?on.

Un bandeau peut glisser, permettre de voir sans que le ge?lier sen doute; mais un masque plein Jen arrive ? douter de X.323. Jamais il ne triomphera dun pareil ennemi, dont lastuce exceptionnelle se r?v?le dans les moindres d?tails.

Attention, fait une grosse voix, nous allons d?barquer.

Nous sommes donc arriv?s? Cest vrai, le moteur ne fonctionne plus. Quand sest-il arr?t?? Tout ? lheure, sans doute. Nos pr?occupations nous ont emp?ch? de le remarquer. Et puis cela na aucune importance. Nous allons sortir de cet odieux dirigeable; nous allons voir miss Ellen.

Je me sens troubl? ? cette pens?e pourquoi? Cest lavenir qui explique toutes choses. Telle est la r?ponse philosophique aux innombrables questions que le pr?sent est inapte ? ?lucider.

Mais jai une confiance robuste dans mon intellect. Aussi je nh?site pas ? me d?clarer que mon ?moi provient uniquement de ce que je me demande si miss Ellen, en personne, ressemble aussi ?tonnamment ? sa s?ur que la photographie vue ? Trilny-Dalton-School, avant mon d?part de Londres.

On me prend par le bras. Une grosse voix mavertit paternellement:

Attention, ne vous heurtez pas au chambranle; t?tonnez avec le pied, il y a deux degr?s ? descendre l?, vous voil? sur le pav? de la cour.

Cest vrai. Mes pieds foulent des pav?s. Je suis sur la terre ferme.

Marchez sans crainte, mordonne mon guide.

Job?is. Je compte trente pas. Je crois que jai lu nagu?re un roman dAnne Radcliffe, o? un prisonnier, ou une prisonni?re, je ne souviens pas bien, dans une situation aussi obscure que la mienne, se rend compte de la disposition de sa prison, tout simplement en se livrant ? la petite op?ration que jindique.

Cest r?solument ridicule, je le pense comme vous. Ce qui ne ma pas emp?ch? de nombrer mes pas. Trente! Alors le sol change. Ce sont des dalles tr?s larges qui me supportent. Et puis la r?sonnance mavertit que nous parcourons un vestibule.

Trois marches, puis quarante-trois pas, un couloir sans doute. Je redescends quatre degr?s Tiens nous revoici en plein air. Dans un jardin probablement, car mes pieds foulent un petit gravier qui craquelle sous mon poids.

D?cid?ment, nous traversions un jardin. ? deux reprises des branches me caress?rent un peu rudement. Cela ?tait d?cisif.

Et puis derechef, des degr?s au nombre de cinq, et ils sont en bois, avec une double rampe rustique. Cet escalier nest point large, car mon guide monte derri?re moi en me disant:

Prenez la rampe ? droite et ? gauche.

Sur la derni?re marche, il me reprend le bras.

Attention, une porte ? droite.

Cette fois nous p?n?trons dans un salon, un parloir, ou quelque chose dapprochant. Je foule un tapis. On me pousse dans un fauteuil.

On chuchote, on sagite autour de moi. Enfin je per?ois lorgane sec du comte Strezzi.

Enlevez les masques et laissez nous.

Pffuit! Mon masque cesse dappliquer son moulage sur ma figure.

?bloui par le brusque passage de lobscurit? ? la lumi?re, jentrevois confus?ment un salon assez luxueux, deux larges fen?tres avec baldaquins et rideaux rouges et or, donnant sur un jardin touffu et je referme les paupi?res.

Quand je les rel?ve, je puis regarder mieux Je reconnais X.323, mon fr?re, ma ch?re bien aim?e s?ur Tanagra, assis comme moi.

Et en face de nous, debout pr?s dune tenture qui semble masquer une porte, Strezzi, avec ? ses c?t?s, un gros homme, de tournure militaire, qui lui parle ? voix basse, soulignant ses phrases murmur?es de gestes obs?quieux.

Eh bien, Herr Logrest, prononce le comte, je crois que le doux instant de la r?union est venu.

? vos ordres, ? vos ordres, bredouille le personnage ?cartant la tenture. Entrez, entrez, Fr?ulein; ceux qui se trouvent l? seront heureux de vous voir.

Un tourbillon d?toffes traverse le salon dans un cri ?trangl?. Cest Tanagra qui a bondi vers la silhouette f?minine, apparue ? lappel de celui que le comte a nomm? Herr Logrest Elle a enlac? la nouvelle venue. Des bruits de baisers, des soupirs, et puis elle entra?ne la personne vers X.323.

Enfant ch?rie; notre fr?re.

Je suis m?dus?. Mon cerveau ne pense plus, les M?nechmes, Amphitryon, Martin Guerre, Cockwell, Toms et Gil, jai lu lhistoire de ces prodigieuses ressemblances, mais lire nest point voir. Devant la r?alit?, je me sens d?concert?, flottant dans un brouillard de r?ve.

X.323 est l?, entre deux Tanagra, identiques de traits, de taille et m?me ce qui m?tonne, de costume.

Cest la m?me jaquette, la m?me jupe trotteuse, les m?mes brodequins de cuir fauve Le chagrin a marqu? dempreintes semblables les deux adorables visages. La rieuse vierge de Trilny-Dalton-School sest fondue en m?lancolie comme sa s?ur.

Et ? ce moment, Strezzi qui sest approch? de moi sans que je pr?te attention ? son mouvement, se penche ? mon oreille.

Herr Max Trelam, je nai pas danimosit? personnelle contre vous. Jai ?t? d?sagr?ablement affect? de devoir barrer votre chemin damour

Et riant sans bruit:

Avec laide dun couturier, deux robes command?es au lieu dune, jai obtenu cet effet que lon peut confondre lune des s?urs avec lautre Ceci pour vous d?montrer que je souhaite votre contentement, que les niais seuls sabandonnent au d?sespoir et quune fianc?e perdue se remplace. Si j?tais banquier, je vous dirais: cest un simple transfert damour.

Il ne me vint aucune r?plique ? lesprit.

Le fait que cet homme antipathique formul?t, en termes semblables, la pens?e ?nonc?e par ma s?ur Tanagra, me p?trifia litt?ralement.

Du reste, Strezzi navait pas attendu ma r?ponse. De m?me quun corsaire qui, apr?s avoir crach? sa bord?e dobus ? lennemi, sempresse de se mettre hors de port?e, il avait rejoint le gros homme, Herr Logrest, lequel, la face ?panouie, assistait ? la sc?ne en personnage philosophe que le triomphe des coquins nemp?che pas de dormir.

Et puis, by Jove, on e?t cru quil agissait de concert avec ma ch?re Tanagra.

Je navais pas encore repris mon ?quilibre moral, que celle-ci venait ? moi, tenant sa s?ur par la main, et elle disait, me pr?sentant ? sa vivante image:

Ellen, sir Max Trelam Un loyal gentleman ? qui notre fr?re et moi serions heureux de confier ce que nous avons de plus cher au monde. Tu sauras plus tard quelles preuves daffection, de confiance, de d?vouement, il nous a donn?es.

La main de miss Ellen se tendit. La prendre, c?tait acquiescer aux paroles de Tanagra, dont le double sens ne pouvait m?chapper.

Cela est exact; mais la refuser e?t constitu? une injure imm?rit?e.

Et je pris la main de la jeune fille, avec limpression que mes doigts pressaient la main de Tanagra. C?tait la m?me peau satin?e, la m?me forme ?l?gante, longue sans ?tre grande, mince sans ?tre menue.

Et je baissai les paupi?res sous le regard que miss Ellen fit peser sur moi.

Quel ?trange regard. Je pensai y lire la pri?re, la gratitude, une sorte de foi admirative. Pourquoi tout cela? Bien certainement, les ?v?nements mavaient accord? le coup de marteau, gr?ce auquel les sages expliquent toutes les actions des fous.

Car quelle apparence que la jeune personne songe?t ? mimplorer ou ? madmirer. ? la rigueur, je pouvais admettre sa reconnaissance ind?finie, puisque sa s?ur venait de rendre t?moignage ? mon amiti? d?vou?e. Et encore une toute petite reconnaissance, une petite reconnaissance ? bouton de stuc, comme disent les Chinois pour exprimer quun homme nest pas m?me mandarin de derni?re classe.

Et cependant, elle disait, cette copie troublante de la Tanagra:

Je vous remercie, sir Max Trelam. D?j?, ma s?ur mavait dit votre bont?.

Je fis un geste de d?n?gation modeste. Cela me paraissait incomparablement plus facile que de prononcer une parole. Ma langue, positivement, s?tait coll?e ? mon palais. Et puis mes yeux communiqu?rent ? mon cerveau une impression de vertige. Je ne pouvais me d?fendre de penser que je voyais double.

Cette Tanagra qui parlait aupr?s de cette Tanagra, l?coutant avec un m?lancolique sourire, me plongeait dans une atmosph?re dirr?el.

Si la sc?ne s?tait prolong?e, je crois que je serais tomb? dans la folie.

Mais le comte Strezzi veillait. Il s?tait avanc? vers nous.

Apr?s ce voyage nocturne, fit-il du ton paisible dun h?te, soucieux du bien-?tre de ses invit?s, jestime que vous aurez plaisir ? r?parer les outrages de la route. Si vous le permettez, je vais vous faire conduire aux chambres pr?par?es pour vous recevoir.

Je ne quitterai pas ma s?ur, questionna Tanagra?

Miss Ellen vous accompagnera, puisque vous le d?sirez, ch?re comtesse. Il nest jamais entr? dans mes vues de s?parer deux s?urs aussi tendrement unies.

Sur les l?vres de X.323, je crus voir passer un sourire.

Quest-ce qui amenait ce sourire; impossible de le savoir. Je maccoutumais dailleurs aux interrogations, non suivies de conclusions et je ninsistai pas.

Au surplus, une fille de service, et un grand gar?on blond que je jugeai ?tre un valet de chambre, paraissaient, appel?s sans doute par une sonnerie que je navais pas entendue.

Martza, ma fille, ordonna Logrest, vous allez guider ces dames vers les chambres bleue et rouge. En passant, vous indiquerez la salle du Madgyar ? cet honorable monsieur.

Lhonorable monsieur, c?tait moi.

Il sadressait d?j? ? lhomme arriv? en m?me temps que la servante Martza.

Frickel, je vous charge du seigneur que voici. Son index touchait presque la poitrine de X.323. Vous savez lappartement d?sign??

X.323 sur les pas de Frickel; moi, suivant les deux Tanagra enlac?es, lesquelles marchaient derri?re la servante Martza, nous quitt?mes le salon tandis que Herr Logrest se frottait les mains dun air satisfait, sans que je pusse percevoir le motif de sa satisfaction.





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21