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Le canon du sommeil

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Eh bien?

La nuit venue, il a brusquement obliqu? vers le Sud.

Comment savoir cela? Il me para?t impossible de reconna?tre la direction.

La boussole, elle, la reconna?t. Ce disant, mon interlocuteur tirait dune poche de son gilet, une minuscule boussole dargent, un petit chef-d?uvre de construction.

Elle ma indiqu? ce que je viens davoir lhonneur de vous apprendre.

Puis-je donc vous ?tre utile en quelque chose?

Il inclina la t?te:

Oui. Soyez reporter, cest-?-dire curieux. On se d?fiera certainement de vous beaucoup moins que de moi Ainsi, il vous sera peut-?tre plus ais? de d?couvrir des faits, peu importants en apparence, mais que je coordonnerai. Il suffit dun bien mince point de d?part pour arriver ? la v?rit?.

Eh! murmurai-je, ? quoi sert la v?rit? dans notre situation?

Il me saisit le poignet, fouilla lombre dun regard rapide, et si bas que je per?us ? peine ses paroles, que je les devinai pour ainsi dire:

Pour ?craser un ennemi, il convient d?tre renseign? sur lui.

Je haussai les ?paules.

L?craser maintenant!

Certes, jadmirais lhabilet? de X.323, mais ? cette heure, au fond des nuages, au milieu dun ?quipage d?vou? au comte, son affirmation mapparut comme une inutile rodomontade.

Vous avez tort dencha?ner ainsi vos pens?es Max Trelam. Je me mets en opposition avec un homme qui ma vaincu momentan?ment, parce que jignorais son labeur souterrain contre moi.

Je rougis l?g?rement. Ce singulier personnage remettait les choses au point, et en m?me temps, il avait reconquis son influence sur moi.

Une victoire, reprit-il dun accent o? je crus discerner la douleur, une victoire ne sach?te pas sans sacrifices, il faut les faire tous, tous pour gagner lheure de la revanche.

Oh! vous les avez faits, pronon?ai-je avec amertume Et moi plus que vous peut-?tre.

Qui souffre est injuste, Max Trelam, je vous pardonne et je vous renseigne Le martyre nest qu? son d?but.

Laccent profond de mon interlocuteur ?veilla chez moi une vibration affreuse. Mes nerfs se mirent ? trembloter ainsi que des cordes tendues.

Je balbutiai:

Que voulez-vous me faire entendre?

Ce que je sens ?tre logique. Si ma s?ur, moi-m?me, ?tions seuls, Strezzi pourrait craindre nous voir pr?f?rer la mort, solution simple, rapide. Mais il tient Ellen. Il est donc assur? que ses ordres seront ex?cut?s quels quil soient. Nous avons ? gravir une ?chelle de honte.

Laquelle?

Celle qui, ? son avis, nous rendra aussi vils que lui-m?me.

Et vous parlez daccepter, dob?ir?

Oui.

Je le regardai avec stupeur Je me comprenais stupide Le sens de cette d?claration devait m?chapper. Mon intellect ne sassimilait pas la pens?e de X.323.

Il saper?ut ?videmment de mon trouble c?r?bral, car il reprit:

Nous accepterons, Elle et moi, parce que lespoir de vaincre finalement nous donnera le courage n?cessaire Des heures sonnent o? il faut savoir se rouler dans la boue.

Il sait le point faible de notre armure, il sait comment nous frapper au c?ur, mais il ignore qui nous sommes en r?alit?.

Sil vous ordonnait de le lui enseigner pourtant?

Ceci nest pas ? redouter. Il est trop clairvoyant pour n?tre pas certain que nous le tromperions Dans ce cas notre ob?issance ne saurait ?tre contr?l?e. Au surplus, la chose lui est indiff?rente. Il estime nous avoir r?duits ? limpuissance; il estime pouvoir nous y maintenir. Cela lui suffit.

Et avec un ricanement discret:

Il a tort peut-?tre.

Je tressaillis. La conclusion inattendue mouvrait un horizon insoup?onn?.

Il me sembla que la pens?e de mon ami s?clairait. Non que jentrevisse avec nettet? un projet davenir, mais je concevais que lignorance du v?ritable ?tat civil de mes associ?s en tribulations constituait une lacune fort dangereuse, alors que celui dont on ignore une chose aussi capitale, est un gaillard comme celui qui me parlait en ce moment.

Il se pencha vers moi et ses l?vres fr?lant mon oreille:

Sil savait cela, fit-il lentement, il conna?trait, ou il pourrait conna?tre mon visage naturel. Quand on sait ce que la nature a fait dun homme, on d?m?le toujours l?tre vrai sous l?tre d?guis? Je parle bien entendu de ceux qui ont la pratique des transformations. Lobscurit? conserv?e sur ce seul point est latout de la partie engag?e Pour utiliser cet atout, il faut se courber jusquau moment venu de le jeter sur le tapis.

Je le regardais Ses yeux luisaient dans lobscurit?. On les e?t crus phosphorescents.

Actuellement, pronon?ai-je niaisement, dans ce d?sordre des id?es nouvelles n?es de la confidence de mon interlocuteur, votre visage nest donc pas

Le vrai? Il eut un nouveau rire dune discr?tion mena?ante. Vous mavez d?j? adress? la m?me question, nagu?re, ? Madrid, dans la petite maison de la rue Zorilla, et je vous r?pondis alors.

Tout nest quapparence. La r?alit? est un jeu doptique comme le faux, comme limaginaire, mempressai-je de compl?ter, pour marquer que, moi aussi, je me souvenais.

Sa main, qui emprisonnait mon poignet, le serra plus ?troitement.

Aujourdhui, je vous connais davantage, Max Trelam, et je vous dirai: Mon meilleur d?guisement est mon ?tre vrai. Quand je le rev?ts, je deviens r?ellement introuvable pour qui me cherche. Celui-l? ne peut donc exister que lorsque jai ?chapp? ? mes ennemis quand jai ?chapp?, r?p?t?t-il en accentuant ces quatre syllabes. Je ne puis donc pas ?tre lhomme qua cr?? la nature, alors que je suis captif ainsi qu? cette heure, ou que je suis libre, comme je l?tais avant votre arriv?e ? Vienne. La v?rit? de mon moi est une arme supr?me dont je serais impardonnable duser en dehors de circonstances exceptionnelles.

Javais courb? la t?te. La proposition paradoxale ?nonc?e par X.323 mavait caus? un ?tourdissement. Tout le myst?re de la vie de cet homme r?sidait en cet aveu, quil ne pouvait consentir ? ?tre lui-m?me quen des occasions dexception.

Et en m?me temps, je mesurais le prodigieux ressort de cette nature d?lite, que les plus terribles ?preuves ne parvenaient point ? abattre.

II.LE CANON DU SOMMEIL

X.323 avait disparu, jugeant vraisemblablement quil mavait dit tout ce quil jugeait opportun de me confier.

Et ce ne fut pas par raisonnement, ce fut dinstinct que je me mis ? sa recherche.

Je crois, tout bien consid?r?, que job?issais machinalement ? une suggestion de linexplicable personnage.

D?j?, ? Madrid, javais eu limpression dagir selon une volont? inexprim?e. Je m?tais aper?u est bien pr?tentieux et dit plus que ma pens?e, mais une vague intuition mavait averti que l?tre de logique d?ductive quest mon ami espion, calculait avec toute la certitude math?matique que, ?tant connu mon caract?re, jagirais certainement dans un sens facile ? pr?voir en une circonstance d?termin?e, et quil me soumettrait ? des aventures voulues, pour mamener fatalement aux actions devant servir ses desseins.

Mes pieds se mirent ? effectuer des pas r?guliers tout autour de la nacelle.

Oh! lon pouvait sy promener. Longue de vingt m?tres, large de sept, affectant la forme dun bateau effil? aux deux extr?mit?s, elle ?tait occup?e dans sa partie centrale par une sorte de rouf aux cloisons d?montables, abritant moteur, roue de man?uvre du gouvernail, dans un premier compartiment. Un second contenait des couchettes pour les passagers et se d?nommait la cabine. Enfin un troisi?me, plus spacieux que les deux autres, mais rigoureusement clos, mavait paru ?tre affect? au personnel man?uvrier.

On p?n?trait dans le hall du moteur par une porte l?g?re regardant lavant de la?rostat, dans la cabine, par deux ouvertures lat?rales. Enfin le seul acc?s de la derni?re chambre consistait en une baie face ? larri?re.

Or, ayant fait le tour de la nacelle, je me heurtai presque ? un groupe, arr?t? devant cette baie. Jeus peine ? retenir une exclamation de surprise.

Les causeurs ?taient le comte Strezzi, X.323 et Tanagra. Ce me fut p?nible de distinguer dans la p?nombre, la silhouette gracieuse de celle que jaimais.

Je fis un pas en arri?re, avec lintention de me rejeter dans lombre, dinterposer entre elle et moi un mur de t?n?bres; mais la voix du comte arr?ta le mouvement voulu.

Ah! Sir Max Trelam, vous arrivez ? point. Le reporter du Times ne pouvait manquer ? l?v?nement.

Et puis, ajouta X.323, il sera un t?moin de notre complicit? accept?e volontairement.

Le comte riposta par un rire grin?ant:

On ne peut rien vous cacher, mon cher beau-fr?re, rien du tout. Craindriez-vous le t?moin Max Trelam?

Non, non, vous ne le croyez pas? Jaccepte toute la responsabilit? de mes actes. Ma conception morale ne saurait ?tre celle des bons et paisibles bourgeois de Vienne, dont la vie s?coule entre la Grabenstrasse et le Prater. Je con?ois votre mentalit?, mon cher comte; je dirai plus, elle mint?resse. Donc

Vous vous joignez ? moi pour prier Max Trelam de ne pas nous quitter.

Linterpell? se tourna vers moi.

Je vous en prie, Max Trelam.

Il me sembla percevoir comme un g?missement ?touff?. Tanagra s?tait d?tourn?e, elle ne regardait pas de mon c?t?. Les deux hommes ne semblaient point soccuper delle. Je voulus, moi aussi, dire quelque chose. Je demandai:

De quoi sagit-il?

Mais je demeurai bouche b?e en entendant le comte me r?pondre avec lindiff?rence dune ma?tresse de maison offrant cake ou salt-lozenges ? un visiteur:

Dassister ? une exp?rience du Canon du sommeil.

Et aimablement ironique:

Je pense aller au-devant de vos d?sirs, car, si je ne mabuse, vous avez quitt? Londres ? cette intention

Et comme je demeurais muet, troubl? au del? de tout ce que lon peut, croire, il continua:

Voyez-vous, chez moi le sentiment de la confraternit? est excessif. Nous f?mes confr?res durant quelques heures, et je souhaite ?puiser en votre faveur, tout le bon vouloir que ma situation minterdit de r?pandre sur la presse en g?n?ral.

Cet Autrichien avait autre chose dont il ne se rendait pas compte. Il avait la science de me consoler.

En l?coutant, joubliais mon chagrin, pris tout entier par une col?re formidable. Ses railleries mexasp?raient. Des injures meussent ?t? moins insupportables. Vous savez le proverbe: Cest la mouche qui affole le lion. Or, sans me comparer au lion, et sans invectiver Strezzi du vocable: mouche, je concevais, avec une clart? aveuglante, la v?rit? de ladage.

Il est probable que jallais r?pliquer vertement; mais X.323 veillait sur moi.

La nuit avait beau ?tre compl?te, il lisait dans ma pens?e. Il coupa net la phrase cinglante d?j? sur mes l?vres.

Quoi, Max Trelam, vous ne demandez pas ce quest le Canon du Sommeil? Avant lexp?rience, quelques explications sont de mise pourtant.

Apr?s quoi, sans me donner le loisir de me reconna?tre:

Le Canon du Sommeil, cher Max Trelam, est une sorte de couleuvrine qui exp?die par le simple mouvement dune manette, ce projectile, d?j? exp?riment? ? diverses reprises, et que M.le comte Strezzi, linventeur ou presque, d?nomma pittoresquement une pilule hilare Celui qui tue par lhilarit? a forc?ment le mot pour rire, nest-ce pas?

La voix de mon ami ?tait calme, et cependant elle sonnait ?trangement dans le silence.

Eh bien! il para?t que dans quelques minutes, nous arriverons au-dessus dun village, occup? par des troupes de Serbie L?, se trouve le quartier g?n?ral dun commandant de corps darm?e, dont la comp?tence militaire exalte les esp?rances des patriotes serbes Si cet homme vit, la guerre est presque in?vitable contre lAutriche; des milliers de jeunes soldats p?riront. Eh bien, au-dessus du logis de cet homme dangereux, M.le comte Strezzi maccorde linsigne honneur dactionner sa manette du Canon du Sommeil Le g?n?ral meurt de rire, et une charmante petite ?pid?mie de chol?ra asiatique donnera satisfaction ? ces Serbes remuants, qui ne r?vent que mort et batailles. Ceci est tout ? fait int?ressant. Ne trouvez-vous pas?

Il me fut impossible d?noncer un mot. La signification de la phrase prononc?e tout ? lheure ? mon oreille par ce m?me X.323, se pr?cisait terriblement.

Nous aurons ? gravir une ?chelle de honte, avait-il dit.

De honte, ah oui! Mais dhorreur aussi.

Cest ?gal, on a raison de dire que les circonstances font lhomme. ? Londres, en temps normal, je me fusse r?cri?; vous avez de moi une opinion suffisamment honorable pour nen pas douter. Jaurais fl?tri sans piti? l?tre assez d?prav? pour collaborer ? une exp?rience criminelle, alors quil est toujours possible de sauver lhonneur en renon?ant ? vivre.

? ce moment, aucune id?e de ce genre ne me vint.

Peut-?tre aussi, ma conversation pr?c?dente avec mon ami mavait-elle suffisamment ext?rioris?, pour me permettre de partager la conception de son esprit. Toujours est-il que jadmirai son calme courage, que je sentis clairement lh?ro?sme quil allait montrer en commettant le crime impos? par le vainqueur, et cela dans lesp?rance probl?matique de d?livrer un jour le monde du fou cruel, capable davoir imagin? le Canon du Sommeil.

?, brave Universit? de Cambridge! Dire que je te maudissais jadis, quand je me d?battais dans le maquis de la morale relative et de la morale absolue, des concepts contradictoires du fini et de linfini, du particulier et du collectif. Et maintenant, c?tait gr?ce ? ce fatras que je parvenais ? comprendre ce qui se passait en moi.

Pour une fois, la philosophie secourait son disciple!

Au sens pratique, jadmirais, si lon peut employer ce mot ? l?gard dun ?tre qui inspire le maximum de r?pulsion, le comte Strezzi.

Comme il enveloppait ses adversaires dans le r?seau inextricable de ses combinaisons.

Miss Ellen ?tait son otage. Tanagra portait son nom; X.323 se courbait captif, sous sa volont?. Cela ne lui semblait pas assez Il supputait les lendemains moins heureux. Et il rivait la cha?ne des vaincus en les associant au crime.

Certes, il y avait en lui un esprit atroce, un esprit du mal justifiant les m?pris, les repr?sailles les plus violentes, mais je devais reconna?tre que c?tait un esprit dune certaine envergure.

Un l?ger froissement m?tallique me rappela ? lattention.

Le comte venait douvrir la porte du compartiment n3; le compartiment, je le savais ? pr?sent, du Canon du Sommeil.

Veuillez entrer, fit-il dun ton poli o? n?anmoins on sentait percer lordre.

Il s?tait effac?. Nous d?filions devant lui. Tanagra d?tournant toujours la t?te, comme si elle avait craint de rencontrer mes regards.

Pauvre ch?re victime!

Navancez pas plus loin, pronon?a encore Strezzi. Je referme avant de donner de la lumi?re. Il est inutile de signaler notre pr?sence par un rayonnement ?lectrique.

Le glissement de la porte, frottant contre les obturateurs de caoutchouc, puis une clart? intense. Des ampoules fix?es aux parois, r?pandent sur nous les rayons blancs de la f?e ?lectricit?.

Je prom?ne autour de moi, un regard investigateur. En d?pit de mes ?motions, la curiosit? qui est d?cid?ment la caract?ristique du reporter, persiste.

La salle a vingt m?tres carr?s, cinq sur quatre. Les parois sont compl?tement nues; elles sont rev?tues dun enduit noir, mat, sur lequel les rayons lumineux ne se r?fl?chissent pas.

Brrr! le cadre est lugubre.

Mais au centre, fix? sur un b?ti de bois, que des pattes boulonn?es rivent au plancher de la nacelle, un canon est point? vers la terre, ce qui lui donne lapparence la plus h?t?roclite.

On na jamais vu de canon dans cette situation sur un aff?t. Il mesure ? peine une m?tre de hauteur, son diam?tre ne d?passe pas cinquante millim?tres et ? la partie sup?rieure, la culasse ouverte, rabattue autour de sa charni?re, permet de constater que l?paisseur de larme est ? peine dun demi-centim?tre. ?videmment cette pi?ce dartillerie na pas ? r?sister ? des pressions consid?rables comme ses similaires des arm?es de terre et de mer.

Cela a lair dun jouet un peu volumineux, et je frissonne en songeant que le joujou va lancer le chol?ra, plus terrible projectile que les obus les plus redoutables. Mais Strezzi parle.

Veuillez regarder au plafond.

Job?is comme mes compagnons. Bizarre le plafond, un rectangle blanc se d?coupe dans un encadrement noir. On croirait voir une gigantesque lettre de deuil.

Et des manettes cliquettent sous les doigts du comte. Je le consid?re. Sa taille sest redress?e de toute sa hauteur, une expression f?roce crispe diaboliquement sa figure. Il me semble ?tre le g?nie des t?n?bres, qui commande aux d?sastres.

Il a surpris mon coup d?il. Du doigt, il me d?signe le plafond. Jy reporte mon attention.

Stup?fiant! Le plafond sanime. Sur l?cran blanc se dessinent des formes. Oui, voici un village, un joli cours deau, des vergers, le lavoir. Cela donne limpression dun plan en relief.

Et lui, dune voix o? vibre le triomphe:

Ne vous ?tonnez pas Une transformation heureuse de la photot?l?graphie, exp?rience r?alis?e entre Berlin et Paris, vous vous souvenez, Herr Max Trelam, le Times en a rendu compte.

Jincline la t?te. Mais lexplication ne satisfait pas X.323.

La photot?l?graphie transmet et reproduit les images ? grande distance, monsieur le comte, seulement, elle ne les transmet que si elles sont ?clair?es.

Tr?s juste, do? vous inf?rez

Que ce que nous voyons ?tant sans doute le pays sur lequel nous planons

Sur lequel nous stationnons, rectifia Strezzi.

Soit planer ou stationner peu importe. Le pays est dans la nuit

Et vous ne songez pas aux rayons N, ? ces rayons obscurs dont lillustre savant fran?ais Curie avait devin? la transformation possible en rayons lumineux. Jai r?alis? ce quil avait soup?onn?, voil? tout, et d?s lors, je fais du jour avec des t?n?bres.

Dire lorgueil de cette affirmation est impossible. Mais ceci neut que la dur?e dun ?clair, et s?vapora comme la bouff?e bleu?tre s?chappant dune cigarette. Le comte redevint ma?tre de lui, puis du ton froid qui lui ?tait habituel:

Ces renseignements vous suffisent-ils? questionna-t-il.

Et X.323 s?tant inclin?, il reprit, lindex point? vers le plafond:

Vous discernez cette maison plus importante que ses voisines, situ?e ? peu pr?s au milieu du village, ? c?t? de lintersection des deux routes coupant lagglom?ration; cest la demeure qua choisie celui dont nous allons d?barrasser le monde. Un dispositif ing?nieux va nous permettre de pointer avec une certitude absolue.

De nouveau le cliquetis des manettes tapote mon tympan.

Limage du plafond semble se d?placer lentement. La maison d?sign?e tout ? lheure par le comte, se rapproche du centre de l?cran o? se dessine un petit disque rouge immobile. Maison et disque co?ncident ? pr?sent.

Limage et lobjet vis?, murmure Strezzi, occupent les deux extr?mit?s de laxe de la pi?ce. Il me reste ? charger.

Le support de bois de l?trange canon, soutient des croisillons formant planchettes.

Sur les lames sont align?s des cylindres hauts dune dizaine de centim?tres. Ils sont recouverts dune enveloppe blanche que lon croirait ?tre du papier. Je les ai pris un instant pour ces ?tuis de pastilles de menthe que d?bitent les pharmaciens.

Voici les projectiles, ?nonce lentement le comte, qui en choisit un, le glisse dans le canon, puis referme m?thodiquement la culasse.

Apr?s quoi, il a encore un regard vers le point rouge de l?cran. Un sourire grimace sur son visage. Il d?signe un levier qui d?passe laff?t et actionne ? lint?rieur un invisible m?canisme.

Mon cher X.323, veuillez rabattre cette tige. Oh! le mouvement est tr?s doux, un enfant naurait point ? faire deffort.

Je tourne les yeux vers mes amis. Il me semble que X.323 est tr?s p?le, que ses l?vres tremblent, mais ses yeux dardent un ?clair. Ma malheureuse Tanagra sest appliqu? les mains sur les yeux.

Oh! le geste tragique et enfantin! Elle craint de voir son fr?re devenir meurtrier!

Elle craint de me montrer son cher visage d?sol?.

Le comte lui aussi, les observe. Il y a une joie sinistre en lui. Ce nest pas seulement la satisfaction dannihiler des ennemis; non, cest autre chose de plus vil, de plus bas. Au fond de ce grand coupable, il y a une imagination d?traqu?e; il est heureux dabaisser des ?tres de noblesse, de courage, de bont? Il est de la race de ces individus qui cueillent des roses pour les tra?ner dans la boue.

Mais le drame saccomplit avec une rapidit? ?tonnante.

X.323 sest ressaisi: Il sest approch? de laff?t. Il a saisi le levier que lui a montr? Strezzi, et dun mouvement brusque, net, d?cid?, il la abaiss? vers le plancher.

Il se produit un petit cr?pitement. Ceci ressemble au choc contre les vitres du gr?sil pouss? par le vent. Cest tout.

Instinctivement, nous levons les yeux vers l?cran. Rien na boug?. Rien nest chang?.

Le rire est parvenu ? son adresse, plaisante le comte. Ceci le prouve.

Et comme Tanagra, les traits toujours voil?s de ses mains tremblantes, fait un pas vers la porte, il la retient par ces paroles dont mon c?ur se serre affreusement.

Inutile de vous ?loigner, dans dix minutes, ce sera votre tour.

L?cran est redevenu blanc. La sourde tr?pidation de lh?lice nous avertit que le navire a?rien sest remis en marche.





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