.

Le canon du sommeil

( 10 21)



Si je pouvais prendre pour moi seul la souffrance, je le ferais, vous nen doutez pas.

Ce serait douter de vous, fr?re, et je ne pourrais pas.

Et si je vous demande le sacrifice, petite ch?rie, ce nest pas uniquement pour pr?server Ellen. Entre mes deux s?urs, lune, la mignonne qui ignore tout de ma pens?e, lautre la confidente, lalli?e qui est, pourrais-je dire, un prolongement de mon ?me, je naurais pas le courage de choisir.

Vrai, fit-elle?

Mais il y a chance ou pr?somption de rencontrer la minute o? le mis?rable, le bandit exceptionnel, qui nous b?illonne ? cette heure, nous fournira les moyens de d?barrasser lhumanit? de sa sinistre personnalit?.

Et persuasif.

Si vous refusez sa main, en sommes-nous moins perdus. Et en nous perdant, nous entra?nons Ellen, le monde, dans un ab?me. Votre sacrifice, ch?re pauvre s?urette, cest un nouveau calvaire Vous immolez la victime sur lautel de la solidarit? humaine.

Puis avec un sourire dont la douloureuse ironie me fit frissonner.

Le devoir se r?sout presque toujours en une op?ration math?matique. Jai deux fa?ons dagir. Laquelle assurera la plus grande somme de bien, non pas ? moi personnellement, mais aux autres? Tel est l?nonc? du probl?me du devoir. Et le probl?me ainsi pos?, cest de votre c?ur, de votre loyaut?, ma courageuse aim?e, que jattends la solution.

Tanagra eut un sanglot. Elle enla?a plus ?troitement son fr?re, puis dune voix aux vibrations ?tranges, voix d?tre projet? hors de lui-m?me, voix extra-humaine, elle pronon?a:

Fr?re, attachez ? la barre dappui de la crois?e, le mouchoir qui doit signifier que jaccepte.

Un instant tous deux demeur?rent confondus dans une ?treinte supr?me. On e?t cru deux statues de la douleur. Ils pleuraient lun sur lautre sans doute.

Enfin, ils se s?par?rent. X.323 tenait un mouchoir ? la main. Sur le point datteindre la fen?tre, il sarr?ta, me d?signa de la main, comme si je n?tais pas l?. Peut-?tre avec son merveilleux sens dobservation avait-il compris que j?tais absent, que mon corps seulement se trouvait dans ce salon, mais que mon moi pensant ?tait emport? par la temp?te morale.

Mais lui, fit-il avec une inflexion dimmense piti?, lui?

Elle aussi fixa sur moi le regard vert bleu de ses grands yeux.

Lui, il pourra ?tre consol? Il peut me retrouver dans une autre, une autre bienheureuse, car elle est libre de devenir la compagne; aucune fatalit? ne p?se sur elle.

Quoi, vous voudriez quEllen?

Sil consent ? la substitution, Ellen aura rencontr? le plus noble c?ur, le plus loyal fianc? qui soit et de me savoir seule en proie au d?sespoir, j?prouverai peut-?tre un bonheur relatif.

Il la saisit de nouveau dans ses bras, faisant sonner sur son front de petits baisers press?s, rythmant lhal?tement dune pens?e ?perdue.

Ch?re et bonne petite s?ur Je suis orgueilleux de vous Ah! combien je d?plore d?tre impuissant ? vous ?viter le mal.

Mais comme sil avait peur de se laisser aller ? son ?motion, il reprit dun ton rude.

Allons.

La plainte est inutile. La force des choses nous domine. Allons!

La fen?tre souvrit et se referma.

Sur la barre dappui, un mouchoir blanc flottait maintenant.

Le signal indiqu? par Strezzi, porterait au mis?rable la certitude du triomphe.

Alors, le fr?re et la s?ur se lev?rent.

En passant, miss Tanagra se pencha vers moi. Ses l?vres sappuy?rent sur mon front, me donnant la sensation dun baiser glac?. Dune voix ?teinte, elle murmura:

Adieu au r?ve.

Puis elle se redressa et sappuyant au bras de son fr?re, elle sortit avec lui du salon.

Ici une des lacunes que jai annonc?es.

Trois ou quatre journ?es dont je ne retrouve aucune trace. Jai eu beau macharner, cest la nuit dans mon esprit. Pas une lueur, pas un point de rep?re. Mon cerveau a d? subir une v?ritable paralysie.

Donc, le quatri?me jour, une p?riode de lucidit? a coup? la l?thargie intellectuelle o? j?tais plong?.

Jai eu la conscience atroce de la r?alit?.

Lid?e de me retrouver devant ma ch?re Tanagra, de presser sa main dans les miennes, et, la tenant ainsi de me sentir inexorablement s?par? delle, maffole. Je ne veux pas subir cette agonie Comme une b?te traqu?e, mon instinct me pousse ? fuir au loin droit devant moi, sans but Quimporte le but Aller loin, voil? tout.

R?solution stupide. Le fauve peut esp?rer d?pister la chasse. Elle est en dehors de lui, elle ne suit pas fatalement sa pass?e Tandis que moi, jemporterai ma d?solation avec moi.

Si loin que jaille, si rapidement que je coure, elle sera partout et toujours en moi.

Je quitte ma chambre Je nai revu ni Tanagra, ni X.323 depuis quatre jours.

Le suisse, cette ?norme et placide brute, pour qui les orages de la sentimentalit? sont ?videmment lettre morte, me salue au passage de son sourire ben?t.

J?prouve une col?re contre cet homme, contre ceux qui pr?nent ce mensonge des ?tre humains fr?res et identiques.

Ah! mis?rables fous, d?traqueurs des ?mes embryonnaires des foules. Les hommes ne sont pas une esp?ce unique; mais une s?rie desp?ces, s?par?es les unes des autres par les ab?mes de la facult? de penser, de comprendre, de souffrir.

Toujours Cambridge qui me remonte ? la t?te! F?cheuse universit?!

Me voici dans la rue Rothenthau.

Un gai soleil ?claire la large voie Les passants ont lair heureux. De l?-bas, au bout de la rue, les sonneries des tramways parcourant le quai de Fran?ois-Joseph, circulant le long du Wiener-Donau-Kanal (Canal de la Wien au Danube), me parviennent comme une protestation de la vie contre mon d?couragement.

Je tourne le dos au quai. Je me dirige ? lopposite, vers la Stephansplatz.

Jai parcouru cent m?tres. On me touche le bras.

Je marr?te court, avec le grelottement int?rieur de qui est r?veill? en sursaut.

Un jeune homme, correctement v?tu, vingt ans ? peine, est aupr?s de moi. Je le regarde.

Cest curieux, on croirait que je consid?re le comte Strezzi rajeuni de vingt cinq ans.

Monsieur, me dit le personnage, je remplis une mission de confiance quil ne m?tait pas loisible de refuser. On ma dit: Sir Max Trelam sort, remettez lui cette lettre et priez-le de vous faire conna?tre sa r?ponse.

Je prends la lettre quil me tend. Je louvre. Elle est ?crite ? la machine dactylographe et je lis:

La soumission de qui vous savez nest profitable que si elle se double de la v?tre. Si donc, vous vous ?loignez, personne ny fera obstacle; mais vous attirerez sur vos amis tous les malheurs, que la solution amiable intervenue peut ?carter.

R?fl?chissez et restez pr?s deux jusquau jour prochain o? il me sera permis de lever cette consigne.

Je comprends le comte Strezzi a peur dun bavardage de reporter. Oh ?tre vil, qui me suppose capable de livrer mes amis pour la st?rile satisfaction dune gloriole professionnelle. Il faut ob?ir, mais je veux auparavant lui donner une le?on de loyaut?.

Vos instructions vous permettent-elles de maccompagner quelques instants, monsieur?

Le jeune homme inclina courtoisement la t?te.

Alors venez.

Je lentra?ne dans une rue voisine. Les fils t?l?graphiques convergeant vers un immeuble mindiquent quil y a l? un bureau des Postes. Sous les yeux de mon compagnon, je r?dige la d?p?che suivante:

Direction Times Londres Angleterre.

Toujours rien de nouveau sur affaire. Suis sur le point dentreprendre long parcours. Ne pas attendre nouvelles de longtemps. Ceci pour ?viter impatience, votre vraiment.

Max Trelam

Puis la d?p?che exp?di?e.

Voil? ma r?ponse, monsieur. Ajoutez que je retourne ? lh?tel de Graben-Sulzbach et que je nen sortirai plus.

Et brusquement, une curiosit? irr?sistible me poussant:

Puis-je savoir ? qui jai eu lhonneur de parler depuis un quart dheure?

Le jeune homme sourit.

Karl, vicomte de Stassel, fils de M.le comte Strezzi.

Je salue machinalement. Javais eu raison de reconna?tre dans mon interlocuteur le comte Strezzi, rajeuni de vingt-cinq ans.

XX.SONS DE CLOCHES, SIR?NE DE DIRIGEABLE

Cest le matin du mariage. Lespoir vague, tenace, louchant et absurde dun miracle emp?chant la c?r?monie senvolait en moi.

? 10 heures, miss Tanagra, je me h?te de lappeler ainsi, car bient?t la miss que jaime aura fait place ? mistress ou mieux ? Lady Strezzi me fait prier de passer dans son appartement.

Je ne lai pas revue depuis 11 jours. Pourquoi cet appel. Ah! Je crois entrevoir le motif.

Elle souhaite me recommander le calme, la r?signation. Peine inutile, ch?re aim?e. Je souffrirais mille morts (une expression encore que je plaisantais nagu?re Il faut avoir touch? le fond des d?sesp?rances, pour savoir que les mots les plus excessifs sont faibles pour exprimer certaines choses). Je souffrirais donc mille morts, plut?t que de me permettre le geste qui pourrait susciter votre d?tresse.

Mais je me rends ? la convocation.

Elle est dans un boudoir, attenant ? sa chambre. D?j? pr?te, en mari?e, son voile en dentelles flottant autour delle.

Tanagra vient ? moi, lentement. Elle glisse sur le tapis ainsi quun fant?me blanc.

Elle me prend les deux mains et je frissonne au contact des mains br?lantes.

Elle mattire pr?s de la fen?tre, me pr?sente son visage en pleine lumi?re, et elle dit:

Regardez-moi.

Cest une pri?re et cest un ordre. Job?is. Mes yeux se fixent sur ses traits ch?ris.

Oui, je devine. Elle a voulu que je me rendisse compte de ce quelle a souffert.

Ah! la tristesse a marqu? sa ch?re figure. Ses grands yeux se sont pour ainsi dire creus?s dans un halo bleu?tre Les plis m?lancoliques se sont accus?s Cest presque un sanglot que ce cri mont? ? mes l?vres.

Oh! Tanagra! Miss Tanagra!

Elle secoue la t?te. Ses mains se crispent sur les miennes. Je sens quelle se raidit contre une angoisse surhumaine. Mais son visage redevient calme, ses doigts desserrent leur ?treinte; elle parle, dune voix basse.

On a peur de la mort! Ah! certains actes de la vie tuent plus s?rement que lin?vitable faucheuse Ils tuent et vous laissent la terrible facult? de continuer la voie de souffrance. Mais je ne vous ai pas appel? pour me plaindre. G?mir ne saurait arr?ter le malheur qui passe. Non, non, je veux vous pr?parer loubli, la consolation, la joie, ? vous qui aviez consenti ? aimer la s?ur de lespion.

Oublier Ah! pauvre ch?re, cela nest point possible.

Si, je le veux Je suis une morte maintenant, nest-ce pas? ou une mourante, si vous le voulez, rectifia-t-elle sur un mouvement dont je ne fus pas ma?tre. Supposez que vous ?tes aupr?s de lamie qui va dispara?tre, qui est tortur?e ? la pens?e de vous laisser seul dans la vie avec votre chagrin Et ?coutez-moi, en voulant de toutes vos forces employer votre ?nergie ? r?aliser mon ultime d?sir.

Et comme je secouais ?vasivement la t?te, elle ajouta dun accent qui menveloppa dun fr?missement, dune sorte de caresse d?me Ah! Comme il est difficile dexprimer ce qui est vrai et grand. Elle ajouta:

Si lon savait la joie que lon peut ainsi donner ? ceux qui nont dautre pouvoir que de cr?er du bonheur pour les autres.

Elle me dominait, la ch?re fille. Elle mentra?nait sur la pente de sa volont? tendre.

Ah! Si je le pensais, murmurai-je, je promettrais dessayer.

Croyez-moi Pensez que je dis vrai. Pourquoi faire deux d?sesp?r?s, alors que lun peut rena?tre aux doux espoirs Mais si, mais si, ne niez pas ainsi dune t?te opini?tre. Je suis la Tanagra qui nest plus. Je vous supplie de regarder vers la Tanagra qui est.

Je la consid?rai avec un effarement p?nible. Je crus un instant que la folie sappesantissait sur linfortun?e jeune fille.

Dun mot, elle chassa cette id?e.

Ma s?ur Ellen.

Quoi vous voulez exprimer que?

QuEllen est aussi s?ur despion Elle est ma vivante image. Elle est moi et elle est de plus une ?me pure et douce que nont point rid? les vilenies de la vie. Oh! Je sais bien, pauvre ami. Vous allez vous r?volter, mais vous la verrez; vous me retrouverez en elle, vous reconna?trez le tr?sor Et vous continuerez ? maimer en elle. Le voulez-vous?

Jeus un geste las.

Jessaierai tout ce quil vous plaira dordonner.

Elle me serra nerveusement les mains, avec une vigueur dont je neusse pas cru capables ses doigts fusel?s.

Non, non, pas ainsi. Ellen vaut d?tre aim?e de tout un brave c?ur Je suis s?re que vous laimerez Jai souhait? seulement vous dire: Max Trelam, ne r?sistez pas ? ce sentiment, d?riv? de celui qui vous attache ? moi. Ne r?sistez pas, je vous en conjure. Vous voir heureux par elle, elle heureuse par vous, sera mon pardon.

Votre pardon?

Certes. Nest-ce pas moi qui, entra?n?e par un r?ve, vous ai amen? ? la souffrance qui nous r?unit aujourdhui.

B?ni soit le r?ve.

Oui, b?ni, comme vous le dites, sil aboutit au bonheur des deux ?tres que jaime le plus au monde.

Une fille de chambre entra ? ce moment, apr?s un coup discret frapp? ? la porte.

Monsieur demande si Fr?ulein peut le recevoir.

Quil entre! Quil entre!

X.323 parut presque aussit?t. Miss Tanagra courut ? lui et avec une intonation je ne saurais dire joyeuse, et cependant cet accent contenait une satisfaction certaine.

Il a promis.

Ah!

Lespion me regarda une seconde. Puis il me secoua affectueusement la main.

Ah! Vous serez bien notre fr?re, alors, Max Trelam, car vous veillerez avec nous ? la garde du tr?sor.

Quelle situation! Comme tous les gens sens?s ou se croyant tels, jai souri ? laudition des ?uvres dramatiques du r?pertoire o? une jeune personne est mari?e contre sa volont? par les soins dun p?re, dun tuteur, dune mar?tre.

Cela semble impossible, invraisemblable.

Et voil? que je me trouvais dans une situation analogue. On marrachait le c?ur, puis on me disait: On va te le replacer dans la poitrine; il palpitera pour une nouvelle fianc?e.

Tout cela dans un moment o? la libert? de discussion m?me m?tait refus?e.

Car les personnes du cort?ge arrivaient. Demoiselles dhonneur en fra?ches toilettes, le sourire de commande aux l?vres, songeant que de cet hymen na?trait peut-?tre le leur.

Et puis ce furent les gar?ons dhonneur, les invit?s de marque, t?moins ou autres.

Avec une ?nergie surhumaine, miss Tanagra, X.323 cachaient leurs angoisses.

Ils menla?aient dans cette aisance mondaine dissimulatrice des pens?es intimes.

On me pr?sentait; moi-m?me, je pronon?ais les paroles banales que lon ?change avec des inconnus, des indiff?rents, que lon doit par politesse (oh! la politesse!!) affecter de rencontrer avec une ineffable satisfaction.

Et limpression de r?ve me reprenait.

Ce n?tait plus mes amis espions que je voyais en face de moi; c?taient M.et MlledeGraben-Sulzbach, membres adul?s de laristocratie viennoise.

Mon bras appartenait, para?t-il ? une petite baronne qui r?pondait au nom dArgire de Hohenbaufelt. X.323 mavait conduit ? elle (je soup?onne quil avait en vue de me cr?er une occupation) et la petite baronne s?tait empar?e de moi.

En trois minutes, j?tais devenu sa chose, son homme-lige.

Ah! la bavarde, accapareuse et l?g?re baronne viennoise.

Elle me parlait, m?tourdissait, me confiant avec des mines flirteuses des secrets de haute importance: la pointure de ses gants, de ses souliers, tr?s jolis ? voir en v?rit?, quand elle les sortait des ?toffes froufroutantes de sa robe, pour me permettre de les admirer, ainsi que le bas de soie ? jour, sous lequel transparaissait la peau ros?e comme celle dun enfantelet.

Car jadmirais. La baronne ne?t pas admis quil en f?t autrement.

Cette baronne Argire ?tait ce que lon est convenu dappeler une femme adorable.

Ah! ladorable petite pluie fine!

Seulement, le calcul de. X.323, ce calcul que je lui pr?te et quil d?t faire, se trouva juste. Sous laverse des confidences de ma compagne, je v?cus en un r?ve les derni?res minutes me s?parant de la conclusion d?finitive de ma vie.

Je pris place dans lun des carrosses de gala.

Et jusqu? Stephankirche, elle me d?bita des riens, sans sarr?ter, pour un peu je dirais, sans respirer.

Nous voici dans la cath?drale. La baronne continue son ramage. Seulement, par respect pour le temple, elle chuchote. Mes yeux errent autour de moi. Jai pris conscience que ma dame de mariage, comme lon dit ici, n?prouve pas le besoin d?tre ?cout?e. Elle est comme les moucherons, heureuse de pouvoir bourdonner ? sa fantaisie.

L?-bas, le pr?tre officiant sest approch? des ?poux, agenouill?s c?te ? c?te.

Mon c?ur cesse de battre un moment. Il me semble que je vais tomber. Je sens que tout est fini, que les anneaux sont ?chang?s.

La baronne, elle, ne saper?oit de rien. Comment comprendrait-elle quelque chose, alors que toute son attention doit ?tre ? peine suffisante pour mettre un peu dordre dans la cavalcade ?chevel?e de ses propos enfantins.

Ite missa est! Allez, la messe est dite!

Cest fini. Tanagra est unie au mis?rable Comte Strezzi!

Des tableaux d?filent devant mes yeux. Cohue congratulante de la sacristie; course des voitures ? travers la ville, lunch assis, par petites tables, des toasts pr?tentieux et vides, dont chaque mot proclamant le bonheur des mari?s me tombe sur le c?ur ainsi quune gouttelette de plomb fondu.

Et puis X.323, ici M.deGraben-Sulzbach, vient marracher ? la baronne, qui d?plore d?tre sit?t s?par?e dun gentleman (elle dit gentleman pour me flatter en qualit? dAnglais) aussi charmant.

Correspondant du Times, je vais partir, avec les ?poux, dans le dirigeable Strezzi et je rendrai compte de lexp?rience a?ronautique, qui, pour les h?ros de lexp?dition, remplacera le banal voyage de noces.

Cest de lExercier platz (Place de man?uvres) du Striben-ring que nous allons nous envoler dans les airs.

Le dirigeable est l?, ?norme. Limmense poche allong?e brille au soleil. Sa nacelle longue de quarante m?tres, qui semble une maison d?montable, suspendue au-dessous de lenveloppe renfermant le gaz hydrog?ne, vacille ? quelques centim?tres du sol.

Des hommes tiennent les cordes de s?ret?. Il ny a rien ? craindre dailleurs. Aucun souffle ne traverse latmosph?re que le soleil sabaissant vers lhorizon stri? de fl?ches dor.

Adieu, poign?es de mains, rires. Le comte Strezzi mappara?t. Je ne lai pas aper?u de la journ?e Ceci sexplique; je ne songeais qu? Elle. Oh! lhorrible visage dans la joie. Jai envie de lui sauter ? la gorge, de montrer ? tous ces gens qui nous entourent comment un bon Anglais corrige un coquin.

La main de X.323 se pose sur mon bras. Il a lu ma pens?e sur mes traits; il se penche ? mon oreille et me glisse ces seuls mots:

Le fr?re des espions doit savoir attendre!

Je veux linterroger. Il est d?j? dans un groupe voisin, ?changeant des compliments avec des assistants que je ne connais pas.

Puis un signal.

On nous accompagne, on nous hisse dans la nacelle o? attendait le personnel man?uvrier. On jette au dehors les saumons dont le poids ?quilibrait la force ascensionnelle. Un hurrah vibre dans latmosph?re.

Et puis la terre s?loigne, les maisons semblent saplatir, la foule devient fourmili?re.

Nous montons, nous montons. Vienne d?ploie le labyrinthe de ses rues sous mes yeux. Lhorizon s?largit sans cesse. Japer?ois des points illustr?s par la l?gende Napol?onienne, Sch?nbrunn et ses jardins, les champs de bataille de Wagram et dEssling.

Plus haut encore. Jai limpression de chute en haut: Je tombe dans lazur.

Je me sens pris dune terreur soudaine, irraisonn?e, innommable. Plus rien ne me rattache au monde, plus de tendresse, plus despoir. Je suis seul, tout seul dans lespace, avec autour de moi, ? droite, ? gauche, partout, lab?me.

DEUXI?ME PARTIE. LAPACHE DE LAZUR
CHAPITRE PREMIER. DANS LES NUAGES

J?tais pench? sur la balustrade de bronze daluminium qui entourait toute la nacelle, nayant que deux solutions de continuit?, lune ? lavant, lautre ? larri?re. Ces coup?es, analogues ? celles qui interrompent les bastingages dun navire avaient pour but de livrer passage aux hommes d?quipage en cas davarie aux h?lices. Le fond de la nacelle se continuait au del?, jusquaux extr?mes pointes de lenveloppe fusiforme, par une ?troite passerelle m?tallique, pont vertigineux jet? au-dessus du vide, et o? lhomme qui sy engageait, navait dautre point dappui quun filin, tendu ? hauteur d?paules, en main courante.

Lombre peu ? peu avait envahi le ciel. Si haut que nous fussions, sa vague t?n?breuse nous avait atteints. Nous flottions ? pr?sent dans la nuit. Au-dessus de nos t?tes, dans le ciel encore vaguement lumineux, les ?toiles sallumaient; dabord impr?cises, mais augmentant dintensit? de minute en minute.

En d?pit du naufrage intime de mon moi, je mint?ressais ? ces aspects nouveaux, inconnus de lhumanit? qui rampe ? terre. Le reporter du Times se donnait carri?re.

Que pr?pare Strezzi?

Ces trois mots bruissent ? mon oreille. Qui a parl?? Je regarde.

X.323 est aupr?s de moi. Sur sa physionomie de Slave d?sabus?, une inqui?tude se marque en rides profondes.

Pourquoi la question, ? laquelle il mest impossible de r?pondre?

Pour vous avertir. Tant que la lumi?re du jour a pu permettre aux yeux des hommes terrestres de nous apercevoir, le dirigeable a march? vers lEst.





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21